Ségolène Royal plaide pour l’apaisement avec Alger et remet « l’ordre juste » dans le débat !

Ségolène Royal était l’invitée, ce mardi 26 mai, d’Adile Farquane dans Les Zinformés sur Beur FM. Dans un entretien nourri, l’ancienne candidate à l’Élysée est revenue sur la reprise du dialogue entre Paris et Alger, les restrictions de visas, la situation des binationaux, le dossier Christophe Gleizes et son initiative “l’ordre juste”. Elle appelle la France à rompre avec les postures et à poser des gestes forts, notamment sur la mémoire coloniale.

Publié : 19h45 par La Rédaction

Adile Farquane & Ségolène Royal
Adile Farquane & Ségolène Royal
Crédit : D.R - BEUR FM

Il y a d’abord cette inquiétude devant l’état du monde. Puis cette volonté de ne pas laisser les crises aux discours froids des responsables politiques. Sur Beur FM, Ségolène Royal a parlé guerres, jeunesse, mémoire et justice sociale avec un fil rouge : redonner un visage humain aux débats qui fracturent le pays.

Dès les premières minutes, le ton est donné. Interrogée sur son état d’esprit dans une période marquée par les guerres, l’anxiété collective et la montée des extrêmes, l’ancienne candidate à l’élection présidentielle ne cherche pas la formule tiède. « Je trouve que le monde va mal », dit-elle. Ce qui la préoccupe d’abord, ce n’est pas seulement la brutalité de l’époque. C’est ce qu’elle produit sur les jeunes générations, cette difficulté croissante à croire encore en l’avenir.

Ségolène Royal parle d’une responsabilité. Celle d’une génération qui a reçu un monde où l’ascension semblait possible, et qui ne peut pas se permettre de transmettre un pays plus abîmé que celui qu’elle a connu. « Un pays, quel qu’il soit, un monde, quel qu’il soit, ne peut pas avancer si les jeunes générations sont en situation d’anxiété », insiste-t-elle.

Très vite, son propos glisse vers les guerres. Pas dans le vocabulaire froid des chancelleries, mais par le versant humain. Elle dénonce cette manière contemporaine de regarder les conflits comme des affrontements de machines, de drones, de missiles et de budgets militaires. À l’écran, dit-elle, les armes prennent toute la place. Les corps disparaissent. « On ne voit jamais les victimes, les blessés, les mutilés, les déplacés, les gens déchiquetés, les enfants », lâche-t-elle.

France-Algérie : la reprise d’un fil longtemps malmené

Au cœur de l’entretien, il y a la relation entre Paris et Alger. Une relation inflammable, trop souvent prisonnière des crispations, des blessures mémorielles et des arrière-pensées électorales. Présidente de l’association France-Algérie, Ségolène Royal estime qu’un frémissement existe, notamment après le déplacement de Gérald Darmanin à Alger. Mais elle refuse de parler d’un miracle diplomatique.

« Oui, on peut dire que ça s’améliore », reconnaît-elle, avant d’ajouter que le lien reste fragile. Dans son récit, la reprise du dialogue ne s’est pas faite par hasard. Elle affirme avoir défendu depuis janvier une méthode simple : cesser de parler à l’Algérie comme si elle devait d’abord répondre à des injonctions françaises.

Son passage le plus révélateur concerne sa rencontre avec Laurent Nuñez. De retour d’un déplacement à Alger, Ségolène Royal raconte avoir été sollicitée pour le locataire Place Beauvau et expliquer comment reprendre contact avec les autorités algériennes. L’entretien dure une heure, en tête-à-tête. Elle dit alors avoir formulé un conseil très direct : aller en Algérie sans poser de conditions préalables.

« On a affaire à un État souverain », rappelle-t-elle. Pour elle, la diplomatie commence là : dans le respect de l’autre partie. Elle rapporte aussi que le président Abdelmadjid Tebboune lui avait indiqué être disposé à recevoir des ministres français, à condition que ceux-ci ne viennent pas dans une logique de pression.

Quand Gérald Darmanin revient d’Alger avec un discours d’apaisement, Ségolène Royal ne cache pas son impression. « J’avais l’impression que c’était du Ségolène dans le texte», glisse-t-elle. Puis elle enfonce le clou : « Ils ont répété mot à mot ce que j’avais dit sur place aux médias algériens. »

« Notre avenir, c’est l’Afrique »

Ségolène Royal élargit ensuite le cadre. L’Algérie n’est pas un dossier isolé. Elle est, selon elle, le symptôme d’une faute plus large : la France a trop longtemps regardé l’Afrique avec distance, méfiance ou condescendance.

Elle rappelle avoir défendu, dès la campagne présidentielle de 2007, l’idée que l’avenir français se jouait aussi de l’autre côté de la Méditerranée. « Notre avenir, c’est l’Afrique», affirme-t-elle. À ses yeux, Paris a perdu de précieuses années, au moment même où d’autres puissances avançaient leurs pions.

Elle évoque le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy, qui avait profondément marqué les esprits sur le continent. Elle raconte être allée ensuite au Sénégal, son pays de naissance, pour « demander pardon au nom de la France ». Elle revient aussi sur certaines maladresses d’Emmanuel Macron à l’égard de dirigeants africains, qu’elle juge révélatrices d’un rapport encore trop vertical.

Mais l’un des passages les plus parlants est ailleurs, dans une scène presque cinématographique. Ségolène Royal raconte une visite en Algérie. Elle vient de rencontrer des responsables économiques algériens, notamment autour du CREA, l’organisation patronale présidée par Kamel Moula. Le message qu’elle dit entendre est clair : les entreprises algériennes veulent travailler avec la France, mais elles attendent des actes.

À la sortie d’un rendez-vous, elle croise l’ambassadeur de Thaïlande, accompagné de chefs d’entreprise. Surprise, elle l’interroge. Que font-ils là ? Ils viennent signer des partenariats, ouvrir des coopérations, développer des liens économiques. La scène la frappe. Des pays lointains avancent. La France, elle, hésite.

Pendant ce temps, raconte-t-elle, les responsables économiques algériens attendent depuis deux ans une visite du Medef. Pour Ségolène Royal, le contraste est cruel. La France et l’Algérie partagent une langue, des familles, des diasporas, des entreprises, des intérêts. Mais d’autres arrivent plus vite, avec moins de passé commun et parfois plus de pragmatisme.

« Ils préfèrent avoir affaire à nous, à la France, dans la langue commune », souligne-t-elle. Encore faut-il que Paris se rende disponible.

Binationaux : l’écart entre les belles phrases et les guichets

La discussion se déplace ensuite vers les binationaux, les diasporas et cette phrase d’Emmanuel Macron appelant à être « 100 % français » et « 100 % algérien », marocain, tunisien, sénégalais ou ivoirien.

Ségolène Royal approuve l’idée. Pour elle, l’identité n’est pas un partage comptable. On peut avoir plusieurs appartenances sans trahir aucune d’elles. Elle parle de racines, de mémoire familiale, d’attachement affectif. « On peut se sentir 100 % corse et 100 % français », explique-t-elle. On peut aussi se sentir lié à l’Algérie, au Maroc, à la Tunisie, au Sénégal, tout en respectant les lois françaises et en participant pleinement à la vie du pays.

Mais son approbation s’arrête là où commencent les contradictions administratives. Car, selon elle, les paroles présidentielles ne pèsent pas lourd si, dans le même temps, les visas sont durcis, les étudiants bloqués, les talents découragés.

Elle raconte alors une anecdote saisissante. Un médecin tunisien, engagé dans un service d’urgence en France, attend le renouvellement de son visa. À l’hôpital, une secrétaire reçoit un courrier et pense que la réponse positive est enfin arrivée. L’enveloppe est ouverte. Ce n’est pas un renouvellement. C’est une OQTF.  « Voilà un médecin qui était en train de sauver des vies dans un hôpital français », s’indigne Ségolène Royal. Pour elle, tout est là : l’absurdité d’un système capable de célébrer les doubles appartenances dans les discours, puis de fragiliser ceux qui soignent, travaillent, étudient et contribuent au pays.

Elle reproche aussi à certains responsables politiques d’entretenir une confusion permanente entre immigration et délinquance. La mécanique, selon elle, est simple : ne parler des Algériens, des Marocains, des Tunisiens ou des Africains que lorsqu’un fait divers éclate. Jamais, ou trop rarement, lorsqu’ils réussissent, soignent, entreprennent, enseignent, innovent.

« C’est moi qui la première ai dit : attendez, il y a en France 6000 médecins algériens », rappelle-t-elle. Une phrase qui résume sa bataille du moment : changer le regard.

Elle dit avoir vu l’excellence que la France ne regarde plus en Algérie,

Pour appuyer son propos, Ségolène Royal raconte ses visites sur le terrain. En Algérie, elle dit avoir découvert une réalité trop peu racontée en France : des écoles d’ingénieurs de haut niveau, des formations en intelligence artificielle, des entreprises pharmaceutiques performantes, des cadres jeunes, souvent brillants, et de nombreuses femmes en responsabilité.

Ce qu’elle retient surtout, c’est le décalage entre cette vitalité et le récit français dominant. Les entreprises rencontrées sur place lui expliquent que leurs cadres sont souvent de jeunes diplômés algériens très qualifiés. Mais beaucoup regardent désormais vers le Canada ou d’autres horizons, en partie à cause des difficultés de visas avec la France.

Pour Ségolène Royal, c’est un gâchis stratégique. La France a besoin de ces liens. L’Algérie aussi. Plus largement, les deux rives ont besoin l’une de l’autre. « Ce n’est pas le fait que la France en a besoin, c’est qu’on a besoin les uns des autres », corrige-t-elle.

Mémoire coloniale : « On en a assez des demi-mots »

Sur la mémoire, Ségolène Royal ne contourne pas. Elle estime que la France doit faire le premier pas, parce qu’elle a été la puissance coloniale. Et ce premier pas doit être clair.

Quand la question du pardon est posée, elle répond sans détour. Oui, la France doit demander pardon. Pas dans une logique d’humiliation. Pas dans un marchandage. Mais parce qu’une faute historique reconnue permet de libérer l’avenir.

« On en a assez des demi-mots », lance-t-elle. À ses yeux, les formules prudentes, les gestes incomplets et les déclarations ambiguës ne suffisent plus. Elle estime que les autorités algériennes demandent d’abord du respect, pas des réparations financières.

Le pardon, toutefois, ne peut pas être un mot isolé. Ségolène Royal cite plusieurs dossiers concrets : la restitution des biens culturels spoliés, l’accès aux archives des essais nucléaires, les archives liées aux dépouilles, mais aussi celles concernant les explosifs posés le long des frontières pendant la guerre d’Algérie. Des explosifs qui, rappelle-t-elle, ont encore mutilé des agriculteurs.

Elle ouvre aussi un autre volet, souvent laissé dans l’ombre : celui des appelés français envoyés en Algérie. Elle évoque ces jeunes arrachés à leur usine ou à leur ferme, revenus traumatisés, parfois brisés, sans véritable prise en charge. Pour elle, la mémoire de la guerre d’Algérie ne peut pas se résumer à une seule douleur. Elle doit tout regarder, sans concurrence des souffrances.

La clé, selon elle, tient en une articulation : reconnaître le passé et construire l’avenir. « Il faut mettre des mots sur les problèmes tels qu’ils ont existé », dit-elle, pour ensuite bâtir « des choses positives » entre les deux rives de la Méditerranée.

Christophe Gleizes : la grâce comme seule issue ? 

L’entretien aborde aussi la situation de Christophe Gleizes, journaliste français détenu en Algérie. Là encore, Ségolène Royal revendique une méthode discrète. Elle explique lui avoir rendu visite deux fois en prison lors de ses déplacements en Algérie, avec l’autorisation des autorités.

Elle précise que son transfert à Alger a facilité les visites de sa mère et de son beau-père. Mais sur le plan politique, elle reste prudente. Pour elle, une seule voie peut permettre sa libération : la grâce présidentielle. « C’est la seule issue », répète-t-elle.

Elle dit avoir évoqué le dossier directement avec le président Tebboune, le ministre de la Justice, le conseiller diplomatique et le ministre algérien des Affaires étrangères. Mais elle refuse d’adresser une demande publique au chef de l’État algérien depuis un studio de radio. Ce n’est pas sa méthode.

Ségolène Royal insiste sur un point : Christophe Gleizes ne veut pas être instrumentalisé. Selon elle, il ne souhaite pas que son nom serve de levier dans les tensions franco-algériennes. « Je ne veux pas être instrumentalisé », rapporte-t-elle. Elle critique, en creux, les responsables qui auraient voulu faire de sa libération une condition préalable à certains déplacements. Pour elle, cela revient à transformer un homme en monnaie d’échange.

Extrême droite : la fin du vieux réflexe de barrage

Sur la politique intérieure, Ségolène Royal dresse un constat sévère. Le barrage républicain, tel qu’il a fonctionné pendant des années, serait arrivé au bout de son efficacité. Les électeurs ne se déplaceront plus seulement pour empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir.

« Si vous voulez battre l’extrême droite, il faut le mériter », affirme-t-elle. La phrase claque. Elle vise autant la gauche que le camp présidentiel. Selon elle, on ne combat pas durablement l’extrême droite avec des discours de peur, mais avec des réponses concrètes aux difficultés du quotidien.

Elle refuse aussi de réduire tous les électeurs de l’extrême droite à des caricatures. Certains, dit-elle, ne raisonnent pas d’abord par idéologie, mais par lassitude : les autres ont gouverné, les problèmes demeurent, alors ils veulent essayer ceux qui n’ont pas encore été au pouvoir.

Ce n’est pas une justification. C’est un avertissement. « Les gens n’iront plus voter uniquement parce qu’il faut faire barrage à l’extrême droite », prévient-elle. Certains resteront chez eux. D’autres franchiront le pas. Et ceux qui ont gouverné devront alors se demander ce qu’ils ont fait, ou pas fait, pour que l’extrême droite devienne aussi puissante.

Ségolène Royal renvoie notamment Emmanuel Macron à sa promesse initiale : réduire l’extrême droite par la réussite de son quinquennat. « Bonjour le résultat », ironise-t-elle.

Pouvoir d’achat : l’essence comme symptôme d’un pays épuisé

La question sociale revient par le prix de l’essence. Ségolène Royal y voit un symbole de l’épuisement. Elle rappelle que les Gilets jaunes s’étaient soulevés à une époque où le carburant coûtait moins cher qu’aujourd’hui. Si la colère se voit moins, cela ne veut pas dire qu’elle a disparu. Cela peut aussi vouloir dire que les gens sont trop fatigués pour protester.

Elle critique la part des taxes dans le prix payé à la pompe et reproche au gouvernement de ne pas parler clairement aux Français. Pour elle, l’État doit expliquer ce qu’il prélève, pourquoi il le fait, et comment il peut soulager les ménages et les entreprises.

Cette séquence rejoint son idée d’« ordre juste ». L’ordre, pour elle, n’est pas seulement policier ou institutionnel. Il est aussi économique. Il suppose des règles compréhensibles, équitables, et un État qui ne donne pas le sentiment de piéger les citoyens dans des raisonnements technocratiques.

« L’ordre juste » : retour d’une formule, possible retour d’une candidate ?

La fin de l’entretien se tourne vers l’avenir politique de Ségolène Royal. Son initiative, « l’ordre juste », reprend une formule qui avait marqué sa campagne présidentielle de 2007. À l’époque, elle avait été moquée, y compris à gauche. Aujourd’hui, elle la revendique plus que jamais.

« L’ordre juste, ce n’est pas un concept de droite quand il est juste », affirme-t-elle. Tout est dans la précision. Pour elle, il faut de l’ordre, oui, mais pas l’ordre brutal. Pas l’ordre de la peur. Un ordre qui protège, qui transmet, qui répare, qui permet aux jeunes générations d’hériter d’un monde en meilleur état.

Elle décrit son initiative comme un collectif, pas encore comme un parti. L’objectif immédiat : rassembler 5 000 personnes. Si ce seuil est atteint, elle promet une réunion publique. Le reste dépendra, dit-elle, du mouvement qui se lèvera ou non.

Adile Farquane la pousse sur 2027. Sera-t-elle candidate ? Elle refuse de se laisser enfermer dans une annonce. « Je n’ai ni de revanche à prendre, ni d’ego surdimensionné », répond-elle. Elle ne veut pas ajouter une ambition personnelle au « cafarnaüm généralisé » qu’elle voit déjà dans le paysage politique.

Mais elle ne ferme pas la porte. Elle rappelle qu’elle a été finaliste de l’élection présidentielle de 2007, qu’elle connaît les campagnes, les médias, les violences politiques. Elle se dit prête à mettre son expérience au service d’une cause, à condition qu’un mouvement existe réellement.

Et puis, glisse-t-elle, dans un paysage saturé d’hommes qui s’affrontent, la question de la place des femmes demeure. Pas comme argument automatique. Pas comme alibi. Mais comme réalité politique.