Tunis convoque l’ambassadrice de France et accuse Paris d’« ingérence inacceptable » !

La diplomatie tunisienne a convoqué l’ambassadrice de France à Tunis après la diffusion d’un entretien attribué à France 24 avec l’ancien président Moncef Marzouki. Les autorités tunisiennes dénoncent une atteinte à leur souveraineté, tandis que Paris défend l’indépendance éditoriale de la chaîne et réaffirme son soutien à la liberté de la presse.

Publié : 11h47 par La Rédaction

Kaïs Saïed
Crédit : DR

Un entretien télévisé aura suffi à raviver les tensions entre Tunis et Paris. Vendredi 24 juillet 2026 au soir, le ministère tunisien des Affaires étrangères a annoncé la convocation de l’ambassadrice de France. Cette initiative diplomatique fait suite à la diffusion d’une interview que les autorités tunisiennes considèrent comme hostile à l’État et à ses institutions.

Dans son communiqué, le ministère n’a désigné nommément ni le média concerné ni l’invité interrogé. Il évoque seulement une « chaîne publique française » ayant donné la parole à « une personne recherchée par la justice tunisienne ».

Tunis dénonce une atteinte à sa souveraineté

La convocation de la représentante française avait pour objectif de lui transmettre la « vive protestation » des autorités tunisiennes. Tunis estime que le contenu diffusé dépasse le cadre d’une simple prise de position politique et pourrait menacer la stabilité du pays.

« Cet entretien comporte des atteintes à la souveraineté de l'État tunisien, vise sa sécurité nationale ainsi que ses institutions, et constitue un appel explicite à la sédition et aux affrontements internes », affirme le ministère tunisien des Affaires étrangères.

La diplomatie tunisienne considère également que ce type de programme s’inscrit « dans une démarche d'ingérence inacceptable ». Elle accuse certains médias français de donner régulièrement la parole à des opposants poursuivis par la justice tunisienne, sans tenir compte, selon elle, des conséquences politiques et sécuritaires de leurs déclarations.

Le communiqué dénonce ainsi une « répétition délibérée de telles pratiques sur des médias publics français, utilisés pour diffuser des contenus incitant à la haine et des allégations mensongères à l'encontre de l'État tunisien ».

Pour Tunis, le statut de la chaîne constitue un élément central du différend. Les autorités tunisiennes soulignent le caractère « public et officiel » du média visé. Elles estiment que cette situation engage « la responsabilité morale de l'État français », même lorsque celui-ci invoque l’autonomie des rédactions.

La Tunisie demande par conséquent à Paris de prendre « les mesures nécessaires pour mettre un terme à de tels agissements inacceptables ». Cette formulation traduit la fermeté du gouvernement tunisien, qui refuse de considérer l’affaire comme une simple controverse médiatique.

Paris défend l’indépendance de France 24

La réaction française est intervenue samedi 25 juillet. Une source diplomatique française citée par l’AFP a rejeté l’idée selon laquelle le gouvernement pourrait intervenir dans les choix éditoriaux de la chaîne. « France 24 dispose d'une totale indépendance éditoriale», a-t-elle déclaré.

France 24 appartient au groupe public France Médias Monde, chargé de l’audiovisuel extérieur français. Son financement public ne signifie toutefois pas que le gouvernement détermine ses sujets, ses invités ou le contenu de ses interviews, souligne la partie française.

Paris a également cherché à éviter une escalade diplomatique. « Nous regrettons cette polémique qui ne reflète en rien la qualité de la relation bilatérale entre nos deux pays et rappelons notre plein soutien et engagement en faveur de la liberté de la presse », a ajouté la même source.

Moncef Marzouki, opposant déterminé à Kaïs Saïed

Au centre de la polémique figure Moncef Marzouki, président de la République tunisienne entre 2011 et 2014. Installé en France, l’ancien chef de l’État est devenu l’un des opposants au président Kaïs Saïed.

Moncef Marzouki a été condamné par contumace à plusieurs peines de prison en Tunisie. Certaines procédures portent notamment sur des accusations liées à la sûreté de l’État, à l’incitation au désordre ou à des infractions qualifiées de terroristes par la justice tunisienne. L’ancien président conteste ces condamnations et les présente comme des décisions destinées à réduire au silence les adversaires du pouvoir.

Lors de ses interventions récentes sur France 24, en français et en arabe, il a livré une analyse particulièrement alarmante de la situation intérieure. Il a déclaré que la Tunisie traversait une « crise politique d'une gravité exceptionnelle ».

L’ancien président a également estimé que la situation risquait d’« exploser ». Il s’est dit convaincu que des solutions de remplacement au pouvoir actuel faisaient l’objet de discussions, aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’étranger.

Ces déclarations ont suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. Des soutiens de Kaïs Saïed l’ont notamment qualifié de « traître », l’accusant de chercher l’appui de puissances étrangères pour fragiliser les institutions tunisiennes.

Un différend sur fond de recul des libertés

Cette nouvelle tension franco-tunisienne intervient dans un climat politique déjà très dégradé. Le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed avait suspendu le Parlement, limogé le chef du gouvernement et pris le contrôle de plusieurs institutions en invoquant une situation d’urgence.

Le président tunisien a ensuite renforcé ses pouvoirs à travers une nouvelle Constitution. Ses partisans présentent ces mesures comme une réponse nécessaire aux blocages institutionnels, à la corruption et à l’instabilité politique. Ses opposants y voient, au contraire, un coup de force ayant affaibli les contre-pouvoirs nés après la révolution de 2011.

Depuis cette rupture politique, plusieurs organisations internationales alertent sur la multiplication des poursuites visant des journalistes, des militants, des responsables d’associations et des figures de l’opposition. Human Rights Watch estime que la situation des droits humains s’est fortement détériorée depuis la prise de pouvoirs exceptionnels par Kaïs Saïed. Amnesty International dénonce également une répression croissante de la société civile et de l’opposition politique.

La liberté de la presse constitue l’un des principaux sujets d’inquiétude. Dans son classement mondial de 2026, Reporters sans frontières place la Tunisie au 137e rang sur 180 pays. L’organisation critique notamment l’utilisation de textes liés à la sécurité nationale et à la lutte contre les fausses informations pour poursuivre des professionnels des médias.