« Les musulmans ne sont pas les hôtes de la République » Chems-Eddine Hafiz répond au RN sur le voile
Dans une tribune publiée samedi 12 septembre, Chems-Eddine Hafiz prend position contre la volonté du Rassemblement national d’interdire le voile dans l’espace public. Le recteur de la Grande Mosquée de Paris dénonce une mesure qui viserait directement les femmes musulmanes et conteste l’idée qu’elle puisse être présentée comme un outil d’émancipation.
Publié : 13h12 par La Rédaction
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Le débat sur le voile s’installe une nouvelle fois au cœur de la campagne présidentielle. Cette fois, la réponse vient directement de l’une des principales institutions musulmanes de France. Dans une longue tribune publiée par Le Monde, Chems-Eddine Hafiz s’oppose frontalement à la proposition défendue par le Rassemblement national et replace la discussion sur le terrain des libertés publiques, de la laïcité et de la citoyenneté.
Le RN remet l’interdiction du voile sur la table
La polémique a été relancée le 30 août par le député RN Jean-Philippe Tanguy. Sur BFMTV, l'élu de la Somme a assuré que les femmes portant le voile dans l’espace public seraient passibles d’« une amende » en cas d’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir. La proposition n’est pas nouvelle. L’interdiction du voile dans l’espace public figure depuis plusieurs campagnes parmi les marqueurs défendus par Marine Le Pen.
Marine Le Pen a ensuite confirmé son intention de soumettre aux Français, par référendum, un ensemble de mesures contre ce qu’elle qualifie d’« idéologies islamistes», parmi lesquelles figurerait la pénalisation du voile dans l’espace public. Une proposition de loi portant sur la lutte contre les « idéologies islamistes » avait déjà été déposée par la députée à l’Assemblée nationale en février 2021.
Chems-Eddine Hafiz dénonce une mise à l’écart répétée
C’est dans ce contexte que Chems-Eddine Hafiz a décidé de prendre la parole. Avocat honoraire et recteur de la Grande Mosquée de Paris depuis 2020, il estime que le débat dépasse largement la question d’un vêtement. À ses yeux, c’est la manière dont une partie des citoyens français de confession musulmane est régulièrement renvoyée à son appartenance religieuse qui est en jeu.
Son message central tient en une formule particulièrement forte : « Les musulmans de France ne sont pas les hôtes de la République. Ils en sont les citoyens. » Pour le recteur, les libertés dont disposent les musulmans ne relèvent donc ni d’une faveur ni d’une tolérance accordée par l’État. Elles découlent du droit commun applicable à tous les citoyens.
Chems-Eddine Hafiz dénonce en particulier l’accumulation des controverses autour du voile depuis plus de vingt ans. Il s’interroge sur leurs conséquences à long terme et sur le risque de nourrir chez certains Français musulmans le sentiment d’être constamment sommés de prouver leur appartenance à la nation.
La laïcité ne signifie pas la neutralité de tous les citoyens
Une grande partie de la tribune repose sur un rappel juridique. La loi du 9 décembre 1905 garantit la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, sous réserve notamment des exigences liées à l’ordre public. Le principe de neutralité s’impose aux agents publics dans l’exercice de leurs fonctions, mais il ne signifie pas que chaque citoyen doit effacer toute manifestation de ses convictions dans la rue.
Le guide officiel de la laïcité dans la fonction publique rappelle d’ailleurs que les usagers peuvent, en principe, porter des signes religieux dans un service public. Des exceptions existent, notamment pour les élèves des écoles, collèges et lycées publics, où les signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse sont interdits depuis la loi de 2004.
L’argument de l’émancipation des femmes contesté
Le RN présente notamment son projet comme une mesure permettant de lutter contre les pressions imposées à certaines femmes au nom de la religion. Chems-Eddine Hafiz ne nie pas l’existence de ces contraintes. Il considère au contraire qu’elles doivent être combattues lorsqu’une femme est forcée de porter un vêtement religieux. Mais il conteste radicalement la réponse envisagée.
« On ne libère personne en le pénalisant », résume le recteur.
Un référendum juridiquement loin d’être anodin
Le recours au référendum constitue l’autre point sensible du dossier. Jordan Bardella comme Marine Le Pen ont évoqué cette voie afin de faire trancher directement les Français. Mais la procédure soulève des questions constitutionnelles.
L’article 11 de la Constitution prévoit que le chef de l’État peut soumettre au référendum certains projets portant notamment sur l’organisation des pouvoirs publics, les réformes relatives à la politique économique, sociale ou environnementale et les services publics, ainsi que certains traités. Le texte constitutionnel n’ouvre donc pas un pouvoir référendaire illimité sur n’importe quel sujet.
Chems-Eddine Hafiz, qui s’appuie également sur son passé d’avocat, estime que la restriction d’une liberté fondamentale par ce moyen soulèverait des difficultés importantes.
Une prise de parole hautement symbolique l’année du centenaire
Le choix de Chems-Eddine Hafiz de replacer la question de la citoyenneté au centre du débat est aussi lié à l’histoire de l’institution qu’il dirige. La Grande Mosquée de Paris célèbre en 2026 le centenaire de son inauguration.
Ouverte le 15 juillet 1926, elle avait notamment été conçue comme un geste de reconnaissance envers les soldats musulmans ayant combattu pour la France pendant la Première Guerre mondiale. L’institution souligne elle-même que sa construction s’inscrivait dans la volonté de rendre hommage à ces combattants et d’inscrire durablement la présence musulmane dans l’histoire française.
Un siècle plus tard, ce rappel historique donne une dimension particulière à la formule choisie par le recteur. Pour Chems-Eddine Hafiz, la question n’est pas de savoir si les musulmans peuvent trouver une place dans la République. Cette place existe déjà, soutient-il, parce qu’ils en sont des citoyens et participent à son histoire.
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