Pourquoi l’arrestation de Mohamed Yousfi en pleine crise de l’eau fait polémique en Tunisie !

Le journaliste d’investigation Mohamed Yousfi reste privé de liberté ce mardi 8 septembre. Interpellé devant les locaux d’Express FM alors qu’il devait intervenir sur la politique de l’eau en Tunisie, il est visé par une enquête financière et sa garde à vue a été prolongée de 48 heures.

Publié : 8 septembre 2026 à 12h43 par La Rédaction

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Il devait parler d’eau. Il n’est jamais entré en studio. Vendredi 4 septembre, Mohamed Yousfi a été interpellé devant le siège d’Express FM, à Tunis, quelques instants avant sa participation à l’émission Le Mag Express. Le journaliste devait notamment présenter un ouvrage publié par le média d’investigation Al-Qatiba sur la gestion de l’eau en Tunisie, intitulé en arabe Tounes al-Atcha, que l’on peut traduire par « Tunisie assoiffée ». 

Quatre jours plus tard, l’affaire a pris une tout autre dimension. Mohamed Yousfi est toujours visé par une procédure judiciaire, tandis que son état de santé préoccupe sa défense et les organisations professionnelles.

Une arrestation devant les locaux d’Express FM

Mohamed Yousfi a été arrêté vendredi alors qu’il arrivait à la radio. Dans les premières heures, les raisons précises de l’intervention policière n’étaient pas connues publiquement.

La situation s’est éclaircie dans la nuit de vendredi à samedi. Une source judiciaire citée par l’agence officielle Tunis Afrique Presse a annoncé l’ouverture d’une information judiciaire et le placement du journaliste en garde à vue sur décision d’un juge d’instruction du Pôle judiciaire économique et financier. 

Selon cette source, l’enquête porte notamment sur des soupçons d’« enrichissement illicite » et de « blanchiment d’argent ». La justice évoque également la constitution présumée d’une entente, des flux financiers considérés comme illicites et des avantages qui auraient été obtenus par l’intermédiaire d’une association.

La défense conteste les éléments à l’origine de l’enquête

La version avancée par les avocats est sensiblement différente. Hala Ben Salem, avocate de Mohamed Yousfi, a expliqué lundi sur Diwan FM que, d’après les éléments auxquels la défense dit avoir eu accès, la procédure aurait été déclenchée à partir d'informations tirées notamment de publications sur Facebook.

Selon elle, deux publications utilisées dans le dossier ne mentionneraient même pas Mohamed Yousfi. Leur auteure les aurait ensuite supprimées avant de préciser que le journaliste n’était pas la personne visée par ses propos. L’avocate affirme également que le dossier consulté par la défense ne comportait pas, à ce stade, d’expertise financière, de relevés de comptes, d’éléments patrimoniaux ou de documents établissant les flux financiers reprochés.

Bassem Trifi, autre membre du collectif de défense et président de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, a lui aussi demandé que Mohamed Yousfi puisse répondre aux enquêteurs en restant libre. 

Opéré en urgence pendant sa garde à vue

L’état de santé du journaliste a entre-temps ajouté une urgence au dossier. Durant sa garde à vue, Mohamed Yousfi a été transféré dans un hôpital de Tunis après un malaise. Plusieurs médias tunisiens ainsi que le SNJT rapportent qu’il a dû subir une intervention chirurgicale urgente, liée à une appendicite. 

Malgré cette opération, le juge d’instruction a autorisé lundi 7 septembre une prolongation de sa garde à vue pouvant aller jusqu’à 48 heures supplémentaires. La mesure concerne l’enquête menée par la brigade centrale de lutte contre les crimes financiers complexes de la Garde nationale. 

Le Syndicat national des journalistes tunisiens juge la situation particulièrement préoccupante. Il considère que le maintien en détention d’un journaliste récemment opéré « constitue une évolution extrêmement grave » et demande qu’il bénéficie d’un suivi médical continu. 

Le syndicat des journalistes réclame sa libération

Pour le SNJT, l’affaire ne peut pas être séparée de l’activité professionnelle et des prises de position publiques du journaliste. Le syndicat considère que les poursuites interviennent après une période marquée par des campagnes visant Mohamed Yousfi en raison de ses interventions médiatiques et de ses critiques de certaines politiques publiques. Il réclame sa libération immédiate et insiste sur le respect de ses droits à la défense, aux soins et à un procès équitable. 

Une conférence de presse du SNJT doit se tenir ce mardi après-midi avec des membres du collectif de défense. Une mobilisation est également annoncée devant le Pôle judiciaire économique et financier à Tunis pour demander sa libération.

Une crise de l’eau devenue impossible à ignorer

L’émission à laquelle Mohamed Yousfi devait participer devait justement porter sur un problème qui empoisonne l’été tunisien. Depuis plusieurs semaines, l’eau embouteillée se fait rare dans de nombreux commerces. La situation a été aggravée par les fortes chaleurs, la hausse spectaculaire de la consommation, les coupures d’électricité ayant perturbé certaines unités d’embouteillage et l’épuisement des stocks constitués avant l’été.

Fin août, les autorités avaient annoncé l’injection de 9 millions de bouteilles de 1,5 ou 2 litres dans les circuits de distribution du Grand Tunis. L’opération exceptionnelle a ensuite été élargie : début septembre, le ministère du Commerce indiquait qu’elle concernait 12 gouvernorats connaissant des difficultés d’approvisionnement. 

Pour l’été 2027, les autorités veulent faire passer le stock régulateur d’eau conditionnée d’environ 70 millions à 200 millions de litres, afin de disposer d’une réserve plus importante lors des prochains épisodes de forte chaleur. 

Les coupures d’eau ont aussi frappé le réseau public

La pénurie de bouteilles n’est qu’une partie du problème. Des perturbations du réseau de la SONEDE ont également touché plusieurs zones du Grand Tunis, ainsi que des secteurs de Nabeul et de Zaghouan au début du mois de septembre. Une panne sur une conduite d’adduction, associée à une consommation très élevée, a notamment provoqué plusieurs coupures. La distribution a ensuite progressivement repris. 

La crise ne signifie toutefois pas que tous les barrages tunisiens sont proches de l’assèchement. Le 2 septembre, Mahrez Rajab, responsable de l’exploitation des barrages au ministère de l’Agriculture, indiquait un taux de remplissage national proche de 50 %. Mais la situation est extrêmement contrastée : les barrages du Nord se situaient autour de 60 %, contre seulement 9 % dans le Centre. 

Le gouvernement annonce de nouvelles mesures

Face aux tensions, un conseil ministériel consacré à l’eau a décidé plusieurs mesures. Le gouvernement veut accélérer la rénovation des réseaux, améliorer la détection des fuites, développer les compteurs intelligents et renforcer les transferts entre les barrages du Nord et les grands réseaux d’alimentation. Il souhaite également développer les ressources hydriques non conventionnelles et imposer progressivement des dispositifs de récupération des eaux de pluie dans les nouvelles constructions. 

Kaïs Saïed évoque des actes prémédités

La question de l’eau a aussi pris une dimension politique. À la fin du mois d’août, Kaïs Saïed a réuni la cheffe du gouvernement, plusieurs ministres ainsi que les dirigeants de la SONEDE et de la compagnie publique d’électricité, la STEG.

Le président tunisien a affirmé que des enquêtes avaient établi que certaines coupures ne relevaient pas uniquement de pannes ordinaires. Il a parlé d’« actes prémédités» destinés, selon lui, à provoquer des tensions dans le pays. Les éléments précis de ces enquêtes n’ont cependant pas été détaillés publiquement.