De Tunis à la Seine-Saint-Denis, cette exposition fait parler les mémoires de la Méditerranée !
Des valises, des photographies, des voix, des souvenirs familiaux et des histoires parfois absentes des récits officiels. Inaugurée dimanche 13 septembre à Romainville, l’exposition « Des gestes de nos mondes » fait dialoguer des artistes liés à la Tunisie et à la rive sud de la Méditerranée avec la collection du Frac Île-de-France.
Publié : 15 septembre 2026 à 13h24 par La Rédaction
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Il suffit parfois d’une valise pour raconter un départ. D’une vieille photographie pour retrouver une histoire familiale. Ou d’un geste transmis d’une génération à l’autre pour faire ressurgir une mémoire que les archives officielles ont laissée de côté.
C’est tout le propos de « Des gestes de nos mondes », la nouvelle exposition collective ouverte dimanche 13 septembre aux Réserves du Frac Île-de-France, à Romainville en Seine-Saint-Denis. Jusqu’au 14 novembre, le lieu accueille des œuvres venues de la collection francilienne et des créations d’artistes installés en Tunisie ou originaires du sud de la Méditerranée.
Le projet est né d’un dialogue avec le centre culturel 32Bis de Tunis. Après Romainville, l’exposition traversera à son tour la Méditerranée pour être présentée dans la capitale tunisienne en 2027.
Une exposition construite entre Tunis et la France
Le projet est porté par trois commissaires : Hela Djobbi, directrice artistique du 32Bis à Tunis, Salma Kossemtini, commissaire indépendante, et Cindy Olohou, responsable de la collection du Frac Île-de-France. La conception s’est faite entre plusieurs villes et plusieurs scènes artistiques, avec la volonté de confronter des regards différents sur l'histoire méditerranéenne.
Peinture, photographie, vidéo, céramique, textile, archives ou installations se croisent dans les salles. Mais le fil conducteur reste le même : comment raconter une histoire lorsque les souvenirs sont incomplets, dispersés entre plusieurs pays ou transmis uniquement dans le cadre familial ?
Quand une valise raconte l’expérience du départ
Parmi les œuvres particulièrement évocatrices figure celle d’Alex Ayed. Son installation Sans titre (23 kg) prend la forme d’un sac de voyage brodé au nom de l’artiste et rempli de 23 kilos de sable, soit le poids correspondant à une limite habituelle pour un bagage placé en soute.
Le désert lié à son histoire familiale entre ainsi symboliquement dans une valise. Derrière cet objet très simple apparaît une expérience familière à des millions de personnes ayant quitté un territoire : lorsqu’on part, que peut-on réellement emporter avec soi ? Et qu’est-ce qui reste nécessairement derrière ?
Une interrogation qui résonne tout particulièrement dans les familles installées des deux côtés de la Méditerranée. Car la migration ne se résume pas à un déplacement géographique. Elle transporte aussi des habitudes, des mots, des photographies, des recettes, des objets et parfois des silences.
La mémoire des ouvriers immigrés refait surface
L’exposition donne également une place importante aux histoires de travail et aux vies longtemps restées peu visibles. L'artiste Dalila Mahdjoub a par exemple réalisé Mise à l’honneur #0 à partir d’étiquettes portant la mention « made in », cousues les unes aux autres. L’œuvre rend hommage aux travailleurs de l’industrie textile mais aussi à son propre père, ouvrier algérien chez Peugeot.
Derrière ces étiquettes ordinaires se dessine ainsi une autre histoire de l’immigration en France : celle des hommes et des femmes passés par les usines, les chaînes de montage ou les ateliers, dont les trajectoires personnelles apparaissent rarement dans les grands récits nationaux.
Cette mémoire ouvrière traverse également le film de Wiame Haddad. L’artiste reconstruit notamment l'univers quotidien des chibanis, ces anciens travailleurs immigrés arrivés en France et aujourd’hui vieillissants. Le dispositif mêle reconstitution, souvenir et fiction pour donner une existence visuelle à des vies dont il subsiste parfois très peu d’archives personnelles.
La Tunisie racontée autrement
La Tunisie occupe naturellement une place particulière dans le parcours.
Avec Flowers for Africa: Tunisia, Kapwani Kiwanga remonte jusqu’à 1957 et à la proclamation de la République tunisienne. L’artiste s’appuie sur une image d’Habib Bourguiba portant une fleur à la boutonnière. Ce détail apparemment secondaire devient le point de départ d'un travail plus vaste sur les indépendances africaines et sur la manière dont certains symboles circulent dans les photographies historiques.
D’autres artistes se penchent sur la construction même de l’histoire tunisienne.
Ahmed Ben Nessib travaille notamment à partir d’archives du XXe siècle et des représentations produites à l’époque coloniale. Dhia Dhibi, lui, construit un dispositif qui invite à rouvrir symboliquement certains « tiroirs » de l’histoire récente du pays. Les dessins d’Aymen Mbarki interrogent pour leur part les traces, les disparitions et les transformations du vivant.
Les voix des femmes tunisiennes conservées dans les archives
Cette volonté de sauvegarder les récits concerne également l’histoire des droits des femmes en Tunisie. Bochra Triki a constitué un important fonds de témoignages en réalisant plus de quatorze heures d’entretiens avec des femmes engagées dans les luttes féministes depuis les années 1980. Son travail rassemble également des publications issues de revues tunisiennes.
L'intérêt de ces enregistrements dépasse le contenu des témoignages. La voix conserve aussi les hésitations, les émotions et les silences, autant d’éléments qui disparaissent souvent lorsque l’histoire est simplement retranscrite sur le papier.
À travers ces œuvres, « Des gestes de nos mondes » pose finalement une question très actuelle : qui décide de ce qui mérite d’être conservé et de ce qui sera oublié ?
Le 17 octobre 1961 également présent dans le parcours
Les mémoires franco-algériennes apparaissent elles aussi dans l’exposition. L’œuvre de Fanny Souade Sow, intitulée Ici, il ne s’est rien passé - 17 octobre 1961, utilise le marbre et détourne volontairement les codes d’une plaque commémorative. Elle renvoie à la répression meurtrière de la manifestation d’Algériens organisée à Paris le 17 octobre 1961.
Le dispositif joue sur le contraste entre un matériau traditionnellement destiné à graver durablement le souvenir et une phrase qui prétend au contraire qu’aucun événement ne s’est produit. Une façon d’interroger l’effacement d’un fait historique avant sa reconnaissance progressive dans l’espace public.
L’exposition relie ainsi mémoire familiale et mémoire politique. Elle rappelle que ce qui se transmet dans l'intimité d'une famille peut, plusieurs décennies plus tard, rejoindre une histoire beaucoup plus collective.
Une exposition gratuite jusqu’au 14 novembre
Pour le public francilien, l’exposition reste accessible jusqu’au 14 novembre 2026 aux Réserves du Frac Île-de-France, 43 rue de la Commune de Paris à Romainville.
L'entrée est gratuite. Le lieu est normalement ouvert du mercredi au samedi, de 14 heures à 19 heures. Des ouvertures dominicales exceptionnelles sont également annoncées les 20 septembre, 18 octobre et 8 novembre. Des visites guidées gratuites sont proposées tous les samedis à 17 heures, sans réservation.
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