Lounès Matoub, l’éternel rebelle !

24 juin 2022 à 10h42 par Fodil

En dix ans de guerre civile, pendant la « décennie noire », l’Algérie a connu une vague de violence qui a fait tomber de nombreux civils et de symboles artistiques, parmi eux Matoub Lounès, assassiné le 25 juin 1998. Retour sur la carrière exceptionnelle d’un artiste qui a marqué des générations à travers le monde.

Lounès Matoub

Il y a 24 ans, le monument de la chanson kabyle Lounès Matoub est assassiné à Thala Bounane, sur la route menant de Tizi Ouzou à Ath Douala en Kabylie, sous les yeux de son épouse et ses deux belles-sœurs. Il était alors âgé de 42 ans.

Militant de la cause identitaire berbère et fervent défenseur de la démocratie et de la laïcité, la vie de Lounès Matoub, surnommé « le rebelle », s’est transformé en véritable légende  en Kabylie… mais son opposition au fanatisme et au pouvoir algérien lui ont été fatales. 

Une enfance loin de son paternel

C’est pendant la guerre d’Algérie que Lounès Matoub est né, le 24 janvier 1956, dans une famille modeste du village de Taourit Moussa à Tizi-Ouzou.

En l’absence de son père partie en France en 1946 pour subvenir aux besoins de sa famille, Lounès est élevé par sa grand-mère et sa mère, Aldjia, à qui il est très attaché. Il découvre sa passion pour la chanson en écoutant sa mère chanter des chansons traditionnelles les nuits d’hiver et dans les champs.

En 1961, il est scolarisé dans l’école de son village mais Lounès était un élève bavard et colérique. A cause de ses absences répétées et à des retards systématiques, il finit par être expulsé de tous les collèges de sa région. Ses seuls bons souvenirs de l'école sont ceux de ses pères blancs - des missionnaires catholiques - dont les enseignements, dit-il, lui ont « ouvert l'esprit » et ne l'ont pas « égaré ni annexé ». Il découvre alors l'histoire de l'Algérie et du peuple amazigh, la résistance de Jugurtha aux Romains, il apprend les principes de base de la république, et des notions de base comme la démocratie et la laïcité.

À l'âge de 9 ans, il fabrique sa première guitare à partir d'un bidon d'huile de moteur vide et de fil de pêche, et réussit à jouer une chanson très populaire à l'époque en Kabylie : « A madame serbi latay » (Madame, sers-moi le thé).

Début de sa carrière artistique

Lors de son service militaire, il écrit un poème et se lance dans la musique en animant des mariages. Voyant le succès de ses chansons à chaque événement, il décide de se rendre à Paris en 1978 où il se produit dans des bistros parisiens fréquentés par la communauté kabyle.

Lounès rencontre alors Idir qui l’invite à chanter, en compagnie d'autres artistes, au Palais de la Mutualité lors d'un récital intitulé « La nouvelle chanson berbère » organisé par la coopérative Imedyazen en collaboration avec le Groupe d'Études Berbères de l'Université Vincennes. Lors de ce concert il rencontre aussi Slimane Azem et Hnifa avec lesquels il réadaptera quelques-unes de leurs chansons.

Cependant, son style musical, le chaabi, n'a rien à voir avec le raï, très en vogue à l’époque en Algérie. Le chaabi est un genre de musique essentiellement chanté en arabe qui trouve ses origines dans l'héritage musical maghrébin, semblable à la musique arabo-andalouse née au IXe siècle à l'apogée de l'Andalousie. Cette musique, d'une extraordinaire beauté, captive par son côté répétitif.

Tout en conservant ce style musical, Matoub Lounès rajoute sa plume en langue kabyle pour faire ressortir la beauté de ses textes. Il puise son inspiration du quotidien des kabyles et évoque différents thèmes : la vie à la campagne, la paternité, l'amour des femmes et de la terre… et la situation sociale et politique. 

A 22 ans, il enregistre son premier album « A yizem » où il s'exprime ouvertement dans ses chansons contre les mouvements fascistes et islamistes du pouvoir en Algérie, ce qui lui vaut plusieurs tentatives d'assassinat.

Tentative d’assassinat

Lors des émeutes d'octobre 1988, Matoub accompagne deux étudiants dans un trajet en voiture vers Ain El Hammam pour distribuer des tracts appelant au calme et à une grève de deux jours en solidarité avec les manifestants d'Alger mais il est surpris par la gendarmerie qui le suivait.

Après avoir menotté les deux étudiants, un des policiers militaires ouvre le feu… Matoub tombe au sol, couvert de cinq balles de Kalachnikov tirées à bout portant. Il survit miraculeusement mais au prix de 17 opérations, 2 ans d'hospitalisation, une réduction de 5 cm de sa jambe droite et un handicap à vie.

Le chanteur est évacué en urgence en France le 29 mars 1989 pour recevoir les meilleurs soins médicaux. Hospitalisé loin de sa Kabylie, Lounès Matoub a été marqué par sa longue période de convalescence et sa souffrance qu’il décrit dans  sa chanson « l’ironie du sort », sortie en 1989.

Quand la Kabylie se soulève pour libérer son « rebelle »

Six ans plus tard, dans la nuit du 25 septembre 1994, alors que Matoub se trouve dans un café en Kabylie avec des amis, un groupe de 20 terroristes armés du GIA fait irruption et l'enlève. La nouvelle fait l'effet de bombe en Kabylie !

Détenu pendant 15 jours dans les maquis, il vivait chaque jour dans la douleur et la peur. Les terroristes le jugent alors dans leur « tribunal islamique » et le condamnent à mort. Il raconte dans son livre « Rebelle » (éd. Stock) : « J'avais été jugé, condamné à mort. Les jours qui avaient suivi mon procès, on continuait de me reprocher mes chansons et mon engagement, on me traitait de mécréant, d'ennemi de Dieu. À plusieurs reprises, on avait mentionné mon passage sur Arte où, au cours d'une émission spéciale consacrée à l'Algérie, j'avais déclaré que je n'étais ni arabe ni obligé d'être musulman. Avaient-ils vu l'émission ? Sans doute pas, mais mes propos leur avaient été rapportés et cette seule phrase suffisait à me faire condamner à mort. Ma libération était impensable ».

Après une mobilisation massive des Kabyles, menaçant d'une guerre totale, les terroristes capitulent et libèrent le chanteur le 10 octobre, avec ordre d'arrêter de chanter… que Matoub ignore. La nouvelle de sa libération est accueillie par des klaxons et des acclamations partout en Kabylie et dans le monde.

Suite à ces événements, Matoub se réfugie en France, où il écrit son autobiographie « Rebelle » (éd. Stock), donne de nombreux concerts à l'Olympia, au Zénith et dans toute la France, et sort plusieurs albums. Pourtant, la Kabylie lui manque tellement que malgré les nombreuses menaces, il ne parvient pas à s'exiler en France. Il déclare en 1995 sur TF1 en compagnie de Cheb Khaled : « Il faut que j'y retourne. J'ai mon combat à mener. (…) Je préfère mourir pour mes idées que mourir de lassitude et de vieillesse dans mon lit ». Ainsi, il effectue de nombreux aller-retour entre la France et l'Algérie.

L’assassinat

Le 25 juin 1998, alors que Lounès rentrait chez lui en voiture accompagné de sa femme Nadia et de ses deux sœurs, il est pris dans une embuscade à Thala Bounane, non loin de son village, tendue par des hommes armés. Les 78 impacts de balles retrouvées dans sa voiture auront eu raison de lui… Lounès Matoub est alors assassiné ! Selon le témoignage de sa femme, seul mais néanmoins armé, le chanteur s'est malgré tout battu jusqu'au bout !

A l’annonce de la nouvelle, des émeutes éclatent dans de nombreuses villes de la Kabylie… et jusqu'à présent, les auteurs de cet odieux assassinat n’ont pas été identifiés. 

Après plus de 20 ans de carrière, Lounès Matoub laisse derrière lui une œuvre riche de 28 albums en 34 volumes et 250 chansons. Malgré sa mort, il demeure toujours vivant dans le cœur des kabyles et de ses nombreux fans.

Ses chansons et son combat pour la laïcité ont conquis tous les berbères d’Afrique du Nord et la diaspora kabyle partout dans le monde, et nombre des chansons de Matoub ont été reprises par des artistes, notamment français et britanniques.