Pourquoi l’Algérie revient au cœur du jeu gazier européen ?

La guerre au Moyen-Orient a relancé en urgence la bataille des approvisionnements en Europe. Dans ce contexte, l’Algérie apparaît comme l’un des rares fournisseurs capables d’acheminer rapidement du gaz vers le continent, par des routes moins exposées que celles du Golfe.

Publié : 11h52 par La Rédaction

Sonatrach
Sonatrach
Crédit : D.R.

Les frappes menées le 19 mars 2026 contre plusieurs installations énergétiques du Golfe ont brutalement rebattu les cartes du marché mondial des hydrocarbures. Au Qatar, le complexe de Ras Laffan, cœur industriel de QatarEnergy et principal site mondial de production de gaz naturel liquéfié, a subi des dégâts majeurs. Une partie significative des capacités d’exportation du pays a été mise à l’arrêt pour plusieurs années, soit environ 17 % des capacités selon les premières estimations, dans un contexte où la complexité des installations de GNL, nécessitant un refroidissement à -162°C, rend les réparations particulièrement longues et coûteuses. Dans la foulée, des installations en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis ont aussi été visées, poussant plusieurs producteurs à suspendre une partie de leurs opérations.

Le choc a été immédiat. En Europe, le prix du gaz a bondi de 35 % sur le marché TTF, jusqu’à 70 euros le mégawattheure, tandis que le Brent s’est rapproché des 120 dollars le baril. Pour les capitales européennes, déjà fragilisées par les tensions d’approvisionnement de ces dernières années, une question s’est imposée : où trouver rapidement des volumes sûrs, proches et politiquement moins exposés ?

Dans ce contexte, l’Algérie apparaît comme l’un des rares fournisseurs capables d’occuper une place centrale. Plusieurs observateurs la décrivent déjà comme “le nouveau coffre-fort énergétique” de l’Europe. L’expression est forte, mais elle traduit une réalité : Alger bénéficie d’une position géographique privilégiée, de gazoducs déjà en service vers le sud de l’Europe et d’une relative distance avec les zones de confrontation du Golfe.

Un fournisseur proche, hors des routes les plus exposées

Le principal avantage algérien tient à sa géographie. Contrairement aux exportateurs du Golfe, dont une partie des cargaisons dépend du détroit d’Ormuz et des routes maritimes de l’océan Indien ou de la mer Rouge, l’Algérie alimente directement l’Europe par gazoducs sous-marins. Cette configuration réduit les risques logistiques et sécuritaires dans une période où les grands couloirs énergétiques du Moyen-Orient sont sous tension.

Deux infrastructures concentrent l’essentiel de cet avantage. La première est le gazoduc Transmed, qui relie Hassi R’Mel à l’Italie via la Tunisie et le canal de Sicile. Mis en service en 1983 puis renforcé dans les années 1990, il s’étend sur plus de 2 500 kilomètres et atteint une capacité d’environ 32,7 milliards de mètres cubes par an. Sa robustesse technique et ses modernisations successives en font aujourd’hui l’un des principaux outils de la résilience énergétique italienne.

La seconde est Medgaz, qui relie directement Béni Saf à Almeria, en Espagne. Long d’environ 210 kilomètres, ce gazoduc sous-marin atteint par endroits plus de 2 000 mètres de profondeur. Sa capacité, initialement fixée à 8 milliards de mètres cubes par an, a été portée à 10,5 milliards. Pour Madrid, cette liaison directe avec l’Algérie reste un axe de sécurité majeur.

Ces deux conduites donnent à Alger un avantage rare dans la crise actuelle : celui de pouvoir livrer l’Europe sans passer par les routes les plus vulnérables du commerce mondial. Cela renforce la position du pays auprès de ses partenaires, en particulier l’Italie et l’Espagne.

En Italie, l’Algérie couvre désormais une part décisive des besoins gaziers, avec plus de 40 % des importations, lui permettant de jouer un rôle de stabilisateur du marché européen en maintenant des flux constants malgré la crise.

La France, elle aussi, rouvre le dossier algérien

En France aussi, la crise remet l’Algérie au centre du jeu gazier. Paris dépend moins d’Alger que Rome, mais le fournisseur algérien reste loin d’être marginal. En 2024, il a assuré 11 % des importations françaises de gaz, derrière la Norvège (40 %), les États-Unis (21 %) et la Russie (18 %). L’Algérie occupait ainsi le quatrième rang des fournisseurs de l’Hexagone, dans un système où la sécurité énergétique repose de plus en plus sur la diversification des provenances. 

Cet intérêt s’explique aussi par les infrastructures françaises. En 2024, la France est restée la première porte d’entrée du GNL en Europe : ses cinq terminaux ont représenté 24 % des importations européennes sur l’année. Dans une période où les flux venus du Golfe apparaissent plus vulnérables, l’Algérie offre ainsi à la France une source méditerranéenne déjà intégrée à ses outils d’approvisionnement. 

Une carte maîtresse, mais pas sans limites

Cette montée en puissance ne signifie pas pour autant que l’Algérie peut compenser seule le choc du Golfe. Le pays produit déjà à un niveau élevé et doit composer avec une consommation intérieure en hausse. C’est là que se situe le cœur de l’équation : Alger dispose d’un atout stratégique évident, mais sa capacité à augmenter rapidement ses volumes reste encadrée par ses propres contraintes industrielles.

Sonatrach a bien engagé une nouvelle phase d’investissement. En février 2026, le groupe a présenté un plan 2026-2030 qui accorde la priorité à l’exploration et à la production. Selon les annonces relayées par la presse publique et économique, près de 75 % des investissements prévus doivent être orientés vers l’amont gazier. L’objectif est clair : renouveler les réserves, stabiliser la production puis l’augmenter dans les années à venir.

Le programme inclut plusieurs centaines de forages d’exploration et de développement, ainsi qu’un effort important en acquisition sismique. En parallèle, ALNAFT a lancé un processus de consultation avant un nouveau cycle d’attribution, dans la perspective de l’“Algeria Bid Round 2026”. L’idée est d’attirer des partenaires étrangers et des capitaux, tout en gardant la maîtrise du tempo national.

Le groupe public veut aussi s’appuyer sur des partenariats technologiques et industriels. Des discussions ont été engagées avec plusieurs délégations étrangères, notamment indiennes et indonésiennes. Là encore, la logique est double : renforcer les capacités de production et diversifier les partenariats dans un contexte mondial devenu plus instable.

L’ambition affichée est importante. L’Algérie veut porter sa production gazière à près de 200 milliards de mètres cubes sur les cinq prochaines années. Mais cet objectif suppose des résultats rapides dans l’exploration, une exécution rigoureuse des projets et une capacité à contenir la demande intérieure, notamment dans la production électrique.

Libérer du gaz grâce au solaire

C’est sur ce point que la stratégie énergétique algérienne prend une dimension plus large. Pour Alger, le solaire n’est pas seulement une politique climatique. C’est aussi un outil de libération de volumes gaziers destinés à l’export. Chaque mégawatt produit à partir du soleil dans le désert est, en théorie, du gaz qui n’est pas consommé sur le marché domestique.

L’Algérie vise 15 000 mégawatts de capacités renouvelables à l’horizon 2035. Pour 2026, Sonelgaz prévoit l’entrée en service progressive de plusieurs milliers de mégawatts d’énergies renouvelables. Neuf centrales photovoltaïques totalisant 1 480 mégawatts doivent notamment être raccordées au réseau d’ici août. Plusieurs sites sont concernés, dont El Meghaier, Biskra, Adrar et Kenadsa. Un projet éolien est aussi avancé dans la région de Djelfa.

L’enjeu économique est majeur. Si plusieurs milliers de mégawatts solaires entrent effectivement en service, l’Algérie pourrait économiser chaque année plusieurs milliards de mètres cubes de gaz. Ces volumes pourraient alors être exportés à des prix élevés sur le marché européen. Dans la crise actuelle, cette perspective donne au virage renouvelable une portée très concrète.

L’Algérie à un tournant

La crise énergétique ouverte le 19 mars 2026 a replacé l’Algérie au cœur de l’équation européenne. Ce retour n’est pas le fruit du hasard. Il repose sur une combinaison rare : des infrastructures déjà en place, une proximité immédiate avec le marché européen, une exposition moindre aux routes maritimes sous tension.

Pour l’Europe, l’Algérie redevient un fournisseur clé. Pour Alger, l’enjeu est plus large. Il ne s’agit pas seulement de vendre davantage de gaz dans une période de crise, mais de faire de cette séquence un levier de souveraineté économique. Si Alger parvient à renforcer sa production, à libérer du gaz grâce au solaire et à faire aboutir ses grands projets industriels, alors la crise de 2026 pourrait marquer bien plus qu’un pic conjoncturel. Elle pourrait ouvrir une nouvelle phase de son histoire énergétique et économique.