17 octobre 1961, la Seine n’a pas emporté la mémoire
Soixante-cinq ans après le massacre d’Algériens venus manifester pacifiquement à Paris, l’hommage demeure lié à une exigence de vérité. À la veille du 17 octobre 2026, une trentaine de maires demandent la reconnaissance d’un crime d’État. Cérémonies, marches, films et théâtre feront vivre cette mémoire dans la capitale et en banlieue, avec une même urgence : la transmettre.
Publié : 13h26 par La Rédaction
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Sur les quais de Paris, il est des dates que l’eau n’efface pas. Le 17 octobre 1961 appartient à celles-là. Une manifestation pacifique, une répression meurtrière, des corps dans la Seine et, pour des familles, des proches dont la dépouille ne sera jamais retrouvée. Ce samedi 17 octobre 2026, les rassemblements rappelleront ces vies brisées et le long combat mené pour leur rendre une place dans l’histoire de France.
Le couvre-feu au cœur de la mobilisation
À l’automne 1961, la guerre d’indépendance algérienne se poursuit aussi en métropole. Le 5 octobre, un couvre-feu vise les seuls « Français musulmans d’Algérie », selon la désignation administrative de l’époque. Il leur interdit de circuler après 20 h 30. La mesure est imposée sous l’autorité du préfet de police Maurice Papon.
La Fédération de France du Front de libération nationale appelle à braver cette restriction. Hommes, femmes et enfants doivent défiler sans armes. Leur mobilisation conteste une discrimination et affirme, dans le même mouvement, l’aspiration à l’indépendance. Plus de 25 000 personnes se dirigent vers Paris, selon le rappel des faits publié par l’Élysée en 2021.
La police frappe, tire et procède à des arrestations massives. Des manifestants sont jetés dans la Seine. Environ 12 000 Algériens sont arrêtés, puis conduits vers des lieux réquisitionnés, notamment le Palais des sports, le stade Coubertin et le parc des expositions.
Compter les morts, retrouver les noms
Au lendemain de la répression, les autorités avancent un bilan de trois morts. Les recherches historiques ont depuis établi une tout autre ampleur. Le nombre exact des victimes reste cependant discuté, en raison notamment des difficultés documentaires et des périodes différentes retenues par les chercheurs.
Jean-Luc Einaudi a avancé un bilan d’au moins 200 morts. Dans une synthèse publiée par le Musée national de l’histoire de l’immigration, Emmanuel Blanchard distingue plusieurs dizaines de morts le 17 octobre d’un bilan d’environ une centaine pour les mois de septembre et octobre 1961. L’appel des maires diffusé cette semaine évoque, lui, près de 300 victimes.
Une mémoire longtemps tenue à distance
Des témoins ont parlé dès les lendemains de la répression. Des photographies ont été prises, notamment par Élie Kagan. Jacques Panijel a tourné Octobre à Paris au plus près des événements et recueilli la parole de survivants. La censure, les obstacles judiciaires et les difficultés d’accès aux archives ont pourtant freiné la connaissance publique de cette événement.
Dans un entretien au Monde publié en 2011, l’historien Gilles Manceron évoquait « une volonté de faire le silence de la part des autorités françaises ». Il décrivait l’articulation entre censure, procédures closes et amnisties, qui avait contribué à maintenir cette violence hors du récit national.
Les familles, les associations, les écrivains et les historiens ont porté le retour de cette mémoire dans l’espace public. En 1991, La Bataille de Paris, de Jean-Luc Einaudi, devient un ouvrage majeur de cette reconquête. Son témoignage au procès de Maurice Papon participe ensuite à la mise en lumière des faits. Ce procès concerne toutefois un autre volet de l’histoire de Papon : son rôle dans la déportation de Juifs depuis la Gironde sous l’Occupation, pour lequel il est condamné en 1998 pour complicité de crimes contre l’humanité.
De la reconnaissance des faits à la demande d’un crime d’État
Le 17 octobre 2012, François Hollande franchit une étape dans la reconnaissance officielle :
« Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes. »
Le 16 octobre 2021, Emmanuel Macron se rend au pont de Bezons pour le soixantième anniversaire. L’Élysée affirme alors que les crimes commis sous l’autorité de Maurice Papon sont « inexcusables pour la République ».
Le 28 mars 2024, l’Assemblée nationale adopte une résolution condamnant la répression et souhaitant l’inscription d’une journée commémorative au calendrier national. Ce texte exprime une position de l’Assemblée ; il ne crée pas, à lui seul, cette journée.
À l’approche du 65ᵉ anniversaire, une trentaine de maires réclament une nouvelle étape : « la reconnaissance pleine et entière du massacre du 17 octobre 1961 comme un crime d’État ». Parmi les signataires figurent notamment Emmanuel Grégoire à Paris, Bally Bagayoko à Saint-Denis, Karim Bouamrane à Saint-Ouen, Patrice Bessac à Montreuil, Azzédine Taïbi à Stains et Ali Rabeh à Trappes.
Leur appel demande aussi une journée nationale, la poursuite de l’ouverture des archives, des lieux de mémoire, un enseignement plus solide de cette histoire et un accompagnement des survivants et de leurs familles. Les reconnaissances présidentielles sont à leurs yeux « des étapes importantes mais insuffisantes ». Les élus insistent sur le sens de leur démarche : « C’est reconnaître la parole des familles et de toutes celles et ceux qui, depuis des décennies, se battent pour que la vérité soit connue. »
Fatima Bedar, quinze ans et une histoire à transmettre
Cette mémoire a le visage de Fatima Bedar. Elle avait quinze ans. Son corps a été retrouvé dans le canal Saint-Denis après le 17 octobre 1961. Son nom, aujourd’hui donné à des équipements et à des espaces publics, rappelle la place des adolescents et des familles dans cette histoire.
À Épinay-sur-Seine, une nouvelle plaque sera dévoilée samedi, à l’initiative du collectif Épinay, Paix et Mémoire, avec la Ville et le Département de la Seine-Saint-Denis. La municipalité annonce son installation sur le pont d’Épinay. Le rendez-vous est fixé à 10 heures, en bas de la rue de l’Abreuvoir, devant L’Avant-Seine. L’histoire de Fatima Bedar renvoie aussi à Tichy, sa ville natale en Kabylie, avec laquelle Épinay a noué une coopération.
La transmission prendra aussi une forme très concrète à La Courneuve : un jeune du Conseil local de la jeunesse lira La gueule du loup, de Kateb Yacine. Des jeunes animeront également un podcast public. À travers ces prises de parole, une génération qui n’a pas connu 1961 reçoit la possibilité d’interroger cette histoire et de la raconter à son tour.
À Paris, se recueillir, marcher et écouter les témoins
La capitale accueillera plusieurs temps forts dès ce vendredi 16 octobre. Voici les rendez-vous parisiens annoncés dans les programmes consultés le 16 octobre 2026.
Ce vendredi 16 octobre, le Centre culturel algérien, au 171, rue de la Croix-Nivert, dans le 15ᵉ arrondissement, consacre sa soirée à Monique Hervo. Une rencontre avec Mehdi Lallaoui et Saâdi Chikhi est prévue à 20 h 30, dans le prolongement du vernissage annoncé à 18 h 30 et de la projection de Monique H, Nanterre 1961, programmée à 19 h 30. Photographies, documentaire et vente-dédicace composent cet hommage à celle qui a partagé la vie des habitants des bidonvilles de Nanterre et témoigné de leur histoire.
Samedi 17 octobre, la journée commencera à 8 h 30 par la cérémonie organisée par la Ville de Paris, à l’angle du pont Saint-Michel et du quai du Marché-Neuf. Le maire Emmanuel Grégoire y est annoncé pour rendre hommage aux victimes.
Dans l’après-midi, le Collectif 17 octobre 1961 appelle à une manifestation au départ du Grand Rex, boulevard Poissonnière. Le rendez-vous est fixé à 16 h 30 pour rejoindre le pont Saint-Michel, où le traditionnel jeté de fleurs dans la Seine est prévu à 18 h 30.
Les rencontres se poursuivront lundi 19 octobre, de 18 heures à 20 heures, au Carré de Baudouin, au 121, rue de Ménilmontant, dans le 20ᵉ arrondissement. La projection du Silence du fleuve sera suivie d’un débat avec Mehdi Lallaoui, la journaliste Samia Messaoudi et l’auteur Tangui Perron. Anne Baudonne animera les échanges, organisés en partenariat avec l’association Au nom de la mémoire.
Au Centre culturel algérien, la carte blanche à Ahmed Bédjaoui prolongera cette réflexion sur l’histoire de l’Algérie et ses représentations au cinéma. Opération Maillot sera présenté le mardi 20 octobre à 19 heures, puis Hadda le jeudi 22 octobre au même horaire. Suivront Les Déracinés, le vendredi 23 octobre à 19 heures, et Chronique des années de braise, le samedi 24 octobre à 19 heures. Cette programmation accompagne les commémorations du 17 octobre 1961 et du déclenchement de la guerre d’indépendance, le 1ᵉʳ novembre 1954.
En banlieue, une mémoire qui se déploie de ville en ville
En banlieue, les hommages dessinent une géographie étroitement liée à l’histoire de l’immigration algérienne. Ce vendredi 16 octobre, deux rencontres étaient annoncées dès 19 heures. À Gennevilliers, le Cercle Émir Abdelkader et O’Crescendo avaient inscrit au programme une conférence à l’Espace des Grésillons, au 28, rue Paul-Vaillant-Couturier, avec Benjamin Stora, Ahmed Laouedj et la témoin Malika Kadri.
À Ivry-sur-Seine, une soirée consacrée aux manières de commémorer et de transmettre cette histoire était prévue dans la salle 5 de l’Espace Robespierre, au 2, rue Robespierre, avec notamment Hajer Ben Boubaker, Fabrice Riceputi, Sohir Belabbas et Chérif Cherfi.
La soirée se prolongera sur les écrans et sur scène. À Tremblay-en-France, le cinéma Jacques-Tati, au 29 bis, avenue du Général-de-Gaulle, programme à 20 h 30 Octobre à Paris, de Jacques Panijel, suivi d’un débat avec l’historien Gilles Manceron. À Rosny-sous-Bois, le théâtre Georges-Simenon, au 59, place Carnot, accueillera à 21 heures 17 octobre 1961, je me souviens, de M’hamed Kaki. La représentation sera suivie d’un échange avec Olivier Le Cour Grandmaison.
Samedi matin, Épinay-sur-Seine donnera rendez-vous à 10 heures devant L’Avant-Seine, en bas de la rue de l’Abreuvoir, pour le dévoilement d’une plaque commémorative sur le pont d’Épinay. Une inscription en ligne est annoncée par la Ville.
À 11 heures, plusieurs communes se recueilleront simultanément. Gennevilliers organisera sa cérémonie place du 17 octobre 1961. À Montreuil, l’hommage aura lieu place Aimé-Césaire, avec la participation annoncée de Fabrice Riceputi, avant une présentation commentée de l’exposition à 11 h 30. À Stains, le rassemblement est également fixé à 11 heures sur la place Aimé-Césaire.
Dans le Val-de-Marne, Villejuif prévoit à la même heure des allocutions et un dépôt de gerbes place du 17 octobre, avec le collectif local et la municipalité. À Choisy-le-Roi, une commémoration est annoncée à 11 heures au square du 17 octobre. À Ivry-sur-Seine, l’hommage et l’inauguration de la rue du 17 octobre 1961 sont prévus à 11 heures sur l’esplanade Kateb-Yacine, accessible par le 41, avenue de l’Industrie, selon le programme du collectif national.
La Courneuve consacrera une journée entière à cette mémoire. Après la cérémonie de 11 heures place de la Fraternité, le public pourra découvrir l’exposition au centre culturel Jean-Houdremont à partir de midi. Une projection d’Octobre à Paris, suivie d’un débat avec Olivier Le Cour Grandmaison, est annoncée à 13 h 30. Entre midi et 17 heures, des jeunes animeront également un podcast public, donnant à cette commémoration une dimension de transmission et d’échange.
À Thiais, un départ collectif est prévu à 13 h 30 depuis le métro Chevilly-Larue pour rejoindre la division 97 du cimetière parisien, où un hommage sera rendu aux victimes. À Bondy, le Ciné Malraux, au 25, cours de la République, proposera à 16 heures une projection d’Octobre à Paris.
En fin de journée, Montreuil accueillera à 18 heures, au cinéma Le Méliès, au 12, place Jean-Jaurès, une projection de Moudjahidate. Une table ronde suivra à 19 h 30 avec notamment Sanhadja Akrouf, Safia Kessas et Fabrice Riceputi. Au Bourget, une cérémonie est annoncée à 18 heures sur le parvis de l’Hôtel de Ville. À Vitry-sur-Seine, le MRAP prévoit un dépôt de gerbe à 18 h 30 devant la stèle située à l’angle de la rue de Seine et du quai Jules-Guesde.
Le théâtre prendra ensuite le relais à Bagnolet. À 20 heures, 17 octobre 1961, je me souviens, de M’hamed Kaki, sera présenté au théâtre des Malassis, rue Julian-Grimau. L’entrée est libre, avec une réservation conseillée.
Les expositions permettront de prolonger ces rendez-vous. À Bagnolet, Mémoire vive, 17 octobre 1961 est présentée dans le hall de l’Hôtel de Ville jusqu’au 26 octobre ; son vernissage est prévu samedi 17 octobre à midi. À Montreuil, une exposition du même titre restera installée place Aimé-Césaire jusqu’au 8 novembre.
Le cinéma poursuivra ce travail de mémoire au-delà du week-end. Octobre à Paris sera projeté le mercredi 21 octobre à 20 heures aux 3 Cinémas Robespierre de Vitry-sur-Seine. Le réseau ACRIF annonce également des séances au Figuier blanc d’Argenteuil le 4 novembre, au Rutebeuf de Clichy le 12 novembre et au Jean-Vigo de Gennevilliers le 29 novembre. Les horaires de ces trois rendez-vous sont à consulter auprès des salles.
Au pont Saint-Michel comme dans une salle de classe ou devant un écran, ces rendez-vous donnent une suite au travail des témoins. Soixante-cinq ans après, l’exigence demeure précise : retrouver les noms, rendre les archives accessibles, reconnaître les responsabilités et transmettre les faits. Pour que les victimes du 17 octobre 1961 prennent toute leur place dans l’histoire commune.
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