Les Restos du Cœur ont accueilli 37 % de personnes en plus en sept ans !

Une étude scientifique d’une ampleur inédite a analysé les parcours de 5,5 millions de personnes ayant sollicité l’aide alimentaire des Restos du Cœur entre 2018 et 2025. Elle révèle une forte progression de la précarité, particulièrement dans le domaine du logement, et souligne le rôle du chômage, des loyers et de l’inflation dans le basculement des ménages.

Publié : 12h17 par La Rédaction

Les Restos du Coeur
Les Restos du Coeur
Crédit : Les Restos du Coeur - Facebook

Derrière les files d’attente de l’aide alimentaire se cachent des trajectoires que les statistiques publiques saisissent encore difficilement. Pour tenter de mieux comprendre ces parcours, cinq économistes travaillant en Europe et aux États-Unis ont plongé dans une base de données exceptionnelle : celle des Restos du Cœur.

Leur étude, intitulée L’extrême pauvreté dans les pays riches – Analyse empirique sur données françaises, repose sur 5,5 millions d’identifiants anonymisés et plus de 16 millions d’observations recueillies entre 2018 et 2025.

Ce chiffre de 5,5 millions ne correspond pas au nombre de bénéficiaires accueillis au cours d’une seule année. Il désigne l’ensemble des personnes ayant eu recours au moins une fois à l’aide alimentaire de l’association pendant les sept années étudiées.

En 2025, les Restos du Cœur ont accueilli environ 1,3 million de personnes. À l’échelle de la période analysée, leur nombre annuel a progressé de 37 %.

Une photographie rare de la grande précarité

La grande pauvreté demeure l’un des angles morts de la statistique. Les enquêtes traditionnelles auprès des ménages atteignent difficilement les personnes sans domicile, hébergées chez des proches ou vivant dans des logements instables. Les données fiscales renseignent, quant à elles, sur les revenus déclarés, mais beaucoup moins sur les dépenses contraintes et le reste à vivre.

Les informations recueillies par les Restos du Cœur permettent une approche différente. Pour bénéficier de l’aide alimentaire, les personnes accueillies renseignent leur situation familiale, leurs ressources, leurs dépenses et leurs conditions de logement.

« À partir d’une base de données inédite issue de la plus grande association d’aide alimentaire en France, ces données offrent une couverture exceptionnelle », explique Alexandre Gaillard, maître de conférences en économie à l’université Brown et membre associé à Toulouse School of Economics.

Selon le chercheur, cette matière statistique permet d’étudier les mécanismes de l’extrême pauvreté avec une précision difficile à obtenir à partir des sources habituelles.

La précarité résidentielle bondit de 62 %

Le logement constitue l’un des résultats les plus préoccupants de l’étude. Entre 2018 et 2025, le nombre de personnes accueillies par les Restos du Cœur et confrontées à une forme de précarité résidentielle a augmenté de 62 %.

Cette notion ne désigne pas uniquement les personnes dormant dans la rue. Elle englobe également celles qui ne disposent pas d’un logement personnel, sont hébergées temporairement, vivent dans un habitat inadéquat ou doivent recourir à des solutions d’hébergement payantes et instables.

En 2025, environ 40 % des personnes accueillies par l’association se trouvaient dans l’une de ces situations.

Les chercheurs estiment par ailleurs que l’inflation explique plus de la moitié de la hausse du sans-abrisme observée depuis 2018. Pour les ménages les plus fragiles, le loyer et les dépenses associées au logement représentent la charge financière la plus lourde.

Les enfants particulièrement exposés

L’étude fait également apparaître une forte surreprésentation des enfants. Les moins de 10 ans constituent près d’un quart des personnes confrontées à la précarité résidentielle dans les données analysées, alors qu’ils représentent environ 10 % de la population générale.

La majorité de ces enfants vivent dans des familles monoparentales, le plus souvent avec une mère seule.

Plus largement, lors de la campagne 2024-2025, une personne sur deux accueillie par les Restos du Cœur avait moins de 25 ans. Les familles monoparentales représentaient, de leur côté, près du quart des familles accompagnées.

Chômage et loyers accélèrent les basculements

L’analyse mesure également l’influence de l’environnement économique local. Toutes choses égales par ailleurs, une progression de 10 % du taux de chômage serait associée à une hausse d’environ 13 % de la précarité alimentaire et de 10 % de la précarité résidentielle.

Le coût du logement joue un rôle comparable. Une augmentation de 10 % des loyers entraînerait une progression de 9 % de la précarité alimentaire et de 5 % à 18 % de la précarité résidentielle, selon les situations étudiées.

À l’inverse, développer le parc social aurait un effet protecteur. Une hausse de 10 % du nombre de logements sociaux rapporté à la population locale réduirait la précarité résidentielle d’environ 2,5 % et le sans-abrisme de plus de 8 %.

Une précarité parfois brève mais qui touche toujours plus de monde

L’un des enseignements les plus inattendus concerne la durée du recours à l’aide. Une personne reste accompagnée par les Restos du Cœur pendant environ 18 mois en moyenne. La majorité des bénéficiaires quittent le dispositif au bout d’un an, tandis que 14 % y restent plus de trois ans.

Cette rotation ne signifie pas nécessairement que les personnes ayant cessé de fréquenter l’association sont durablement sorties de la pauvreté. L’étude ne permet pas de savoir si elles ont retrouvé un emploi, accédé à un logement stable ou sollicité une autre structure d’aide.

Elle montre néanmoins que le public accueilli se renouvelle constamment. Les chercheurs estiment ainsi qu’environ une personne sur dix pourrait être amenée à solliciter une aide alimentaire au cours des dix prochaines années.

Pour les personnes déjà installées dans une situation de grande pauvreté, la sortie devient en revanche plus difficile à mesure que le temps passe. « Cette étude démontre que plus une personne est accueillie aux Restos depuis longtemps, plus il lui sera difficile de s’en sortir », souligne Yves Mérillon, membre du bureau national de l’association. Il appelle à privilégier une intervention précoce et individualisée.

Une étude internationale fondée sur des données françaises

Les travaux ont été conduits par Christophe Bruneel-Zupanc, de la KU Leuven, Alexandre Gaillard, de l’université Brown, Christian Hellwig, de Toulouse School of Economics, Philipp Wangner, de l’université de Mannheim, et Nicolas Werquin, économiste à la Réserve fédérale de Chicago.

L’équipe est donc internationale et son étude s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’extrême pauvreté au sein des économies développées. Les résultats chiffrés publiés reposent toutefois sur les données françaises des Restos du Cœur.