Centenaire de l’Étoile Nord-Africaine : Retour aux origines du nationalisme algérien !

Un colloque reviendra, samedi 25 avril, à Paris, sur la naissance et l’origine de l’Étoile Nord-Africaine. L’enjeu dépasse la seule commémoration. Il s’agit de reprendre, avec méthode, le fil qui mène de l’immigration ouvrière nord africaine des années 1920 à la revendication d’indépendance, puis aux grandes fractures du mouvement national algérien. Autrement dit, revenir au moment où l’éclosion du nationalisme au-delà d’une idée empirique devient dans le cas algérien une force politique organisée.

Publié : 6h36 par La Rédaction

Centenaire de l’Étoile Nord-Africaine
Centenaire de l’Étoile Nord-Africaine
Crédit : https://histoirecoloniale.net/

Les grands basculements commencent souvent loin des palais. Pour l’Algérie coloniale, l’un de ces lieux fondateurs se trouve dans les foyers, les cafés, les ateliers, les réseaux syndicaux et les réunions politiques de la métropole. C’est là que naît une organisation qui place la question algérienne non seulement sur le terrain social et identitaire mais aussi, et surtout sur celui de la souveraineté. Par infusion, le mot, « nationalisme » prend toute sa dimension dans les revendications de l’immigration ouvrière algérienne — le CNRTL en repère une attestation dès 1798 et relève qu’avant 1865 il peut déjà désigner l’aspiration à l’indépendance d’une nation opprimée — mais c’est dans cette séquence que le terme prend, pour les Algériens, une traduction historique concrète et révolutionnaire. 

Le rendez-vous parisien

Le colloque annoncé pour le samedi 25 avril 2026 est porté par Beur FM et le Groupe de Réflexion sur l’Algérie, avec l’Institut Tribune Socialiste, CGT Paris et le média Histoire coloniale et postcoloniale. Il doit se tenir à la Bourse du Travail de Paris, un lieu que le site de la Bourse présente lui-même comme un centre majeur du syndicalisme parisien. Le choix du lieu n’a rien d’anodin pour une histoire qui plonge ses racines dans les milieux ouvriers et anticoloniaux. 

Le programme diffusé par les organisateurs prévoit des interventions de Lyazid Benhami, Nacer Kettane, Nedjib Sidi Moussa, Nadia Henni-Moulaï, Alain Ruscio, Aïssa Kadri et Gilles Manceron, avant une séquence consacrée aux archives, aux témoignages et aux résonances méditerranéennes de cet héritage. Les travaux et les interventions débuteront à 13 h 30 jusqu’à 17 h 50 avec de nombreuses interventions du public. 

Quand le mot nationalisme devient affaire algérienne

L’histoire du mot éclaire l’histoire politique. Le terme « nationalisme » apparaît à la fin du XVIIIe siècle. Mais dans le cas algérien, ce n’est pas la naissance lexicale qui compte le plus. Ce qui compte, c’est le moment où une population dominée transforme une somme de griefs — l’inégalité civique, le régime de l’indigénat, la dépossession, l’humiliation sociale — en programme national. C’est exactement ce que l’Etoile Nord-Africaine finit par faire. 

Au congrès anti-impérialiste de Bruxelles, en février 1927, l’organisation portée par Messali Hadj formule des revendications claires : indépendance de l’Algérie, libertés de presse et d’association, droits politiques, représentation nationale. Plusieurs travaux la présentent dès lors comme la première organisation à porter explicitement, de façon structurée, la revendication d’indépendance algérienne. C’est là que le nationalisme, dans le cas algérien, cesse d’être un simple sentiment diffus. Il devient une ligne politique. 

L’Étoile, née dans l’immigration ouvrière

La décision de créer l’Etoile Nord-Africaine est prise le 2 mars 1926. À ses débuts, le mouvement reste lié à l’Union intercoloniale et aux réseaux du Parti communiste français et de la CGTU. Les sources placent au cœur du noyau fondateur Hadj Ali Abdelkader, premier président et Messali Hadj, vice-président. L’organisation a d’abord une ambition africaine et maghrébine, mais elle agit surtout dans l’immigration ouvrière de métropole avant de se recentrer progressivement sur la question algérienne. Dès 1927, elle rassemble plusieurs milliers d’adhérents. 

L’histoire de l’Étoile n’est pas linéaire. Dissoute une première fois en 1929, reconstituée au début de 1933, réorganisée à Paris en mai de cette année-là sous le nom de « Glorieuse Étoile nord-africaine », elle durcit son profil politique et prend de plus en plus l’allure d’un parti. La rupture avec la sphère communiste se creuse à mesure que les leaders de L’ENA refusent la tutelle du parti Communiste obéissant aux injonctions du Komintern à Moscou. Dès lors, Hadji Ali et Messali se répartissent les tâches, celui-ci devenant alors le président de l’Etoile Nord-Africaine, tribun avéré au charisme indiscutable.  

Ben Badis, Messali et la grande bifurcation des années trente

Réduire la naissance du nationalisme algérien à un seul homme serait pourtant faux. Abdelhamid Ben Badis et l’Association des oulémas musulmans algériens ont joué un rôle majeur sur un autre front : l’école, la langue, la réforme religieuse et la défense d’une personnalité algérienne propre. La formule restée célèbre — « L’Algérie est ma patrie, l’islam ma religion, l’arabe ma langue » — résume cette entreprise de reconstruction culturelle. Les historiens décrivent ce courant comme nationaliste, mais d’un nationalisme mesuré, longtemps inscrit dans une posture légaliste vis-à-vis de la France. 

Messali choisit une autre voie. Le 2 août 1936, à Alger, son irruption au meeting du Congrès musulman fait date. La phrase « Cette terre n’est pas à vendre ! » entre dans la mémoire politique algérienne comme l’un des mots d’ordre fondateurs du courant indépendantiste radical.

De la crise du MTLD à la rupture de 1954

La chaîne politique issue de l’Étoile Nord-africaine se prolonge après la guerre par le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, créé en 1946 pour donner une existence légale au PPA clandestin, puis par l’Organisation spéciale de 1947, chargée de préparer l’action armée. À partir de 1953, le mouvement se fracture entre messalistes et centralistes. En mars 1954, naît le Comité révolutionnaire d’unité et d’action. Au début de l’été, Krim Belkacem et Mustapha Ben Boulaid déçus par Messali qui rejette le déclenchement de la lutte armée, enjoignent au comité des cinq d’en fixer la date à la nuit du 31 octobre au 1 novembre 1954, en ayant pris le soin préalablement le 10 octobre, de prendre le nom de Front de libération nationale. 

Messali n’est pas effacé de cette histoire. Il en reste l’une des sources premières. Mais il n’en maîtrise plus l’issue immédiate. Assigné à résidence en France, contesté dans son propre camp, il voit ses partisans se regrouper à la fin de 1954 dans le Mouvement national algérien, rival du FLN pendant la guerre. C’est sans doute là le drame politique de cette séquence : celui que l’historiographie place au premier rang des fondateurs du courant indépendantiste algérien se retrouve marginalisé lorsque l’insurrection entre dans sa phase décisive. 

Ce que ce centenaire dit du présent

Le colloque parisien veut précisément tenir ensemble ces deux exigences : la mise au point historique et la discussion civique. Les textes de présentation insistent sur les héritages coloniaux, la place des mémoires issues de l’immigration dans les récits nationaux, et les formes contemporaines d’engagement qui prolongent cet héritage. Dit autrement, l’Étoile n’est pas seulement un objet d’archives. Elle reste un point de passage pour comprendre l’Algérie, le Maghreb, l'Afrique, la France et une partie du débat méditerranéen d’aujourd’hui. 

La force de ce centenaire :  non pas une simple célébration, mais une relecture serrée d’une histoire où se croisent ouvriers immigrés, militants anticoloniaux, réformistes musulmans, communistes, syndicalistes et futurs chefs de la guerre d’indépendance. Le 25 avril, à la Bourse du Travail, le passé ne sera pas convoqué pour être figé. Il le sera pour éclairer un présent qui, un siècle plus tard, continue d’occuper les mêmes questions de mémoire, de justice et de souveraineté. 

A ce titre, la convocation du droit et du devoir d’inventaire, condition sine qua non de la transmission aux jeunes générations, est une œuvre salutaire venant contribuer à l’écriture de l’Histoire.