Avec L’Arabe, Malek Bensmaïl ramène l’oublié de Camus parmi les siens !

En salles ce mercredi 4 novembre 2026, L’Arabe donne chair à Moussa, la victime sans nom de L’Étranger. Pour son premier long métrage de fiction, librement adapté de Kamel Daoud, Malek Bensmaïl traverse les blessures d’une famille et les déchirures de l’Algérie. Reçu par Christophe et Samir dans Studio B, sur Beur FM, le réalisateur raconte la naissance du film, ses choix et ceux qui l’ont accompagné, d’Ahmed Benaïssa à Hiam Abbass et Dali Benssalah.

Publié : 14h07 par La Rédaction

L'ARABE
Crédit : L'ARABE

Avant le coup de feu, il y avait une vie. Un homme, ses désirs, son travail, les liens qui l’attachaient aux autres. Dans L’Étranger, publié en 1942, Albert Camus n’avait pas donné de nom à celui que Meursault abat sur une plage. Kamel Daoud l’a appelé Moussa. Malek Bensmaïl lui prête aujourd’hui un corps, un visage et une présence, sous les traits de Brahim Derris.

Il suffit de ce déplacement pour que toute l’histoire change. La mort de cet homme ne se referme plus sur le destin de son meurtrier. Elle entre dans une maison, bouleverse une mère, accompagne un enfant jusqu’à la vieillesse. C’est auprès d’eux que L’Arabe nous conduit, des rues d’Alger aux terres de l’ancienne Marengo, puis aux nuits d’Oran.

Dimanche 1er novembre, dans Studio B, Malek Bensmaïl est venu raconter comment cette histoire l’habite depuis plus de dix ans. Aux questions de Christophe et Samir, il répond sans détour : « Posez toutes les questions, il n’y a pas de tabou. » Du manuscrit de Kamel Daoud aux souvenirs du tournage, l’entretien fait entrer dans la fabrique d’un film où l’histoire de l’Algérie rejoint celle du cinéaste.

Dans un bar d’Oran, une histoire réclame d’être entendue

Nous sommes en 1996. L’Algérie vit au rythme des violences de la décennie noire. À l’ouverture du film, une femme pleure les siens. « Pourquoi notre pays doit subir tout cela ? Pourquoi mon Algérie ? » Cette douleur appartient au présent du récit. D’autres, plus anciennes, vont bientôt lui répondre.

Kamel, journaliste interprété par Nabil Asli, cherche comment raconter un pays où les morts se succèdent. Au Titanic, un bar d’Oran, il rencontre Haroun, un retraité solitaire qui affirme être le frère de l’homme tué dans le roman de Camus. Sa confidence entraîne le journaliste dans un récit où les souvenirs, les inventions et les blessures se mêlent.

Haroun raconte Moussa. Mais il raconte aussi ce que devient une famille lorsque la disparition d’un fils occupe toute la place. Le petit frère grandit auprès d’une mère dont le deuil ne trouve pas d’issue. Le mort demeure entre eux, avec une force qui finit par gouverner leur existence.

Dans Studio B, Malek Bensmaïl évoque « l’Arabe deux fois tué ». Au meurtre s’ajoute, dans sa lecture, l’effacement de celui qui l’a subi. Sur notre antenne, il ramène la discussion littéraire au sort d’un homme : « Mais les balles, elles ne sont pas étrangères quand on tue un arabe. C’est un Algérien qui est tué, effectivement. »

De Camus à Daoud, le récit change de voix

Paru en Algérie chez Barzakh en 2013, puis en France chez Actes Sud en 2014, Meursault, contre-enquête a reçu le Goncourt du premier roman en 2015. Daoud y confie la parole à Haroun et construit, à partir du silence entourant la victime de Meursault, une autre histoire. Moussa et sa famille appartiennent à cette invention littéraire : leur identité ne résulte pas d’une enquête sur un crime réel. 

Avec Jacques Fieschi, coscénariste de L’Arabe, Malek Bensmaïl poursuit ce travail en prenant ses libertés. Le jeune journaliste algérien devient un interlocuteur essentiel. Son prénom, Kamel, renvoie à l’auteur du livre. Le dialogue avec Haroun relie ainsi le passé colonial aux violences des années 1990 et pose une question très concrète : comment trouver une forme pour raconter ce que l’on voit et ce que l’on reçoit des autres ?

L’histoire du film rejoint d’ailleurs celle de ce lieu. Dans Studio B, Bensmaïl se souvient d’un verre partagé avec Kamel Daoud au Titanic. L’écrivain, alors journaliste au Quotidien d’Oran, lui raconte un vieil habitué du bar et cette question qui l’obsède : pourquoi la victime de Meursault n’a-t-elle pas de nom ? Une chronique, puis un roman naîtront de cette interrogation, rapporte le cinéaste.

Il situe l’acquisition des droits en 2013, avant la consécration du livre. À la lecture du manuscrit, son choix est déjà fait : « si un jour je dois utiliser les outils de la fiction, c’est ce roman qui m’intéresse ». Pour ce documentariste, la littérature ouvre un passage. Il le dit simplement à Christophe et Samir : « j’avais besoin d’un imaginaire et de l’imaginaire d’un auteur ».

Cette sortie intervient un an après L’Étranger de François Ozon, arrivé dans les salles françaises le 29 octobre 2025. Les deux films se répondent par leur point de départ, mais suivent des trajectoires différentes : Ozon adapte Camus ; Malek Bensmaïl suit la famille que Daoud a imaginée autour de sa victime. Le Festival de Rotterdam a présenté les deux œuvres en 2026, L’Arabe figurant dans la compétition Big Screen. 

Hiam Abbass, une mère que le deuil dévore

Au centre de cette famille se tient M’ma, incarnée par Hiam Abbass. Elle attend une réparation qu’aucune parole ne semble pouvoir lui apporter. Le corps de Moussa n’a pas été retrouvé. Impossible, pour elle, de donner à son fils une sépulture et au deuil un lieu où se déposer.

Sa douleur se transforme en exigence, puis en emprise sur Haroun. Le fils vivant doit porter la mémoire du frère mort. À mesure qu’il grandit, ses propres désirs se heurtent à cette fidélité imposée. L’amour maternel devient alors l’un des endroits les plus inquiétants du récit.

Interrogé par Christophe et Samir sur le choix d’Hiam Abbass, actrice palestinienne, Malek Bensmaïl revient à ce que cette mère réclame : « c’est une question de justice, de justice politique, de justice décoloniale, de justice sociale ». Il parle d’une comédienne dont le vécu compte dans son choix, et ajoute : « elle a en elle toute cette rage ». Cette colère donne à M’ma sa force autant que son danger.

La tentation de la vengeance traverse leur relation, jusqu’à faire d’un Français, Joseph, interprété par Raphaël Thiéry, la cible d’une réparation impossible. Le scénario donne aussi à cet homme un parcours singulier. La souffrance des uns n’efface pas l’existence des autres. Face à sa mère, Haroun doit chercher une vie qui lui appartienne. Sa rencontre avec Meriem, jouée par Amina Ben Ismaïl, et sa découverte de la littérature ouvrent d’autres possibles.

Quand l’Algérie retrouve de l’espace dans l’image

« C’est un film qui a quatre époques », précise le réalisateur sur Beur FM. Ces passages dans le temps se lisent dans les décors, les costumes et les voitures, mais aussi dans la matière des images. Malek Bensmaïl fait varier les couleurs et les proportions du cadre pour accompagner l’histoire de ses personnages.

Aux séquences coloniales en noir et blanc répondent les teintes sépia de la campagne où Haroun et sa mère s’installent. À Marengo, devenue Hadjout, l’enfant découvre un autre horizon. Il apprend le français, accède aux livres, commence à construire son propre imaginaire. La mémoire du frère demeure, mais le monde s’agrandit.

Une scène racontée par Bensmaïl sur Beur FM éclaire cet apprentissage. Chargé de lire à sa mère le fait divers consacré à la mort de Moussa, Haroun en réinvente le récit. Il rend à son frère les qualités et les sentiments que les quelques lignes du journal ne disent pas. L’enfant découvre qu’avec des mots, il peut offrir à sa mère une autre image de son fils. La fiction devient déjà une manière de prendre soin des siens.

Dans l’entretien, le cinéaste explique aussi pourquoi il choisit un format large pour les années 1990 : « c’est là où nous vivons vraiment dans un univers qui nous appartient ». À l’inverse, il associe le cadre resserré à l’enfermement colonial. L’espace s’ouvre avec l’indépendance. Une scène concentre ce basculement : les employeurs français quittent la ferme, M’ma enlève son tablier, et l’image s’élargit. « Combien de temps ils sont restés, les Français ? » demande-t-elle. Un vêtement retiré suffit à faire sentir ce que signifiait servir, puis disposer enfin de soi.

La musique accompagne elle aussi les différentes mémoires du pays. Le raï et le chaâbi, notamment à travers Cheb Hasni et Dahmane El Harrachi, côtoient la partition originale de Nicolas Rabaeus.

Ahmed Benaïssa, une présence devenue testamentaire

Haroun traverse les années avec plusieurs visages. Souheib et Amar Guermoud l’incarnent enfant, Dali Benssalah lui donne les traits du jeune adulte, Ahmed Benaïssa ceux de l’homme âgé. Cette succession permet de mesurer tout ce qu’une existence conserve, transforme ou enfouit. 

Le rôle du vieil Haroun résonne particulièrement depuis la mort d’Ahmed Benaïssa en 2022. Dans Studio B, Bensmaïl revient sur sa disparition pendant la fabrication du film et raconte une décision qui s’est révélée essentielle. Son premier assistant avait insisté pour enregistrer sur le plateau tous les dialogues et les voix off du comédien. Le réalisateur pensait encore pouvoir réaliser une partie de ce travail en postproduction. Sa voix a ainsi pu être préservée.

Puis vient cette confidence, livrée au micro de Beur FM : le frère d’Ahmed Benaïssa a participé aux plans sans dialogue qui restaient à tourner. Avocat, il a dégagé du temps pour prendre le relais, raconte Bensmaïl. Le cinéaste remercie toute la famille : « ils ont été absolument formidables ». Derrière le visage d’Haroun, il y a aussi cette fidélité entre deux frères.

Ce rapport au vécu a guidé Bensmaïl dans sa distribution : « j’ai besoin d’avoir du vécu dans les personnages que je vais choisir, dans les acteurs que je vais choisir », confie-t-il. Autour d’Ahmed Benaïssa, Hiam Abbass, Dali Benssalah et Nabil Asli portent les différentes générations du récit.

Un documentariste poursuit son exploration de l’Algérie

La fiction ouvre un nouveau chapitre dans le travail de Malek Bensmaïl. Né à Constantine en 1966, le réalisateur a consacré une grande partie de son œuvre documentaire à la société algérienne, avec notamment Aliénations, La Chine est encore loin et Contre-Pouvoirs. L’hôpital, l’école, la presse : ses films observent des lieux où se révèlent les tensions d’un pays. 

Avec L’Arabe, il revient à des préoccupations anciennes : qui peut parler, qui transmet l’histoire, quelle place reste-t-il à l’individu dans les récits collectifs ? Le chemin d’Haroun lui permet de tenir ensemble les humiliations coloniales, les espoirs de l’indépendance et les désillusions qui suivent. Le retour à Oran, en pleine guerre civile, donne à ces souvenirs une urgence nouvelle.

Son ambition concerne aussi les conditions dans lesquelles le cinéma algérien peut regarder sa propre société. Tout en rappelant l’importance des œuvres consacrées à la lutte pour l’indépendance, il défend sur Beur FM une autre nécessité : « il faut donner la possibilité à nos jeunes et aux cinéastes aujourd’hui de questionner la société d’aujourd’hui ».

Un long tournage et une rencontre encore attendue avec le public algérien

La fabrication du film a demandé de la patience. Selon le coproducteur Fred Prémel, interrogé par Films en Bretagne, les prises de vue se sont déroulées entièrement en Algérie, entre décembre 2021 et octobre 2023, sur quarante-sept jours. Les différentes saisons et périodes historiques ont imposé plusieurs sessions de tournage. Le projet a réuni des partenaires algériens, français, suisses et belges, ainsi que des soutiens internationaux. 

Sur notre antenne, Bensmaïl décrit les difficultés à réunir les financements. Questionné sur sa liberté de création, il assure avoir tenu sa ligne : « tout ce qui était écrit dans le scénario à la virgule près, je l’ai respecté ». Il distingue ce respect du texte du travail de montage, où s’est poursuivie la recherche de la forme du film.

Après sa présentation à Rotterdam et plusieurs sélections en festival, L’Arabe rejoint enfin les salles françaises aujourd'hui. En Algérie, son parcours reste plus incertain. En avril 2026, Malek Bensmaïl a annoncé l’annulation de la première algérienne prévue au Festival du film méditerranéen d’Annaba. 

Lors de son entretien dans Studio B, il affirmait ne toujours pas avoir reçu d’explication : « à ce jour, je ne sais pas pourquoi le film est déprogrammé ». Il dit avoir écrit aux autorités à ce sujet, sans obtenir de réponse. Il évoque également les difficultés rencontrées par son distributeur pour trouver des salles en France.