Le Djurdjura pleure Atmani et gardera l’écho de sa voix

Atmani est décédé le vendredi 30 octobre 2026 à Ouacif, à 81 ans. Avec lui disparaît un artiste qui a porté dans ses chansons les blessures de son enfance, l’attachement à la Kabylie et la défense de son identité. Invité de Mohand sur Beur FM le 19 mars 2023, Dda Hamiche laisse un répertoire construit sur plus d’un demi-siècle et une voix devenue familière à plusieurs générations.

Publié : 16h29 par La Rédaction

Atmani et Mohand
Crédit : D.R Beur FM

Il y a des voix dont l’absence rend le pays natal un peu plus lointain. Celle d’Atmani appartenait à cette famille. On y retrouvait la montagne, les épreuves de l’existence et cette manière de s’adresser aux autres comme à des proches. M’hamed Aït Athmene, que son public connaissait sous son nom d’artiste et ses intimes sous celui de Dda Hamiche, est décédé chez lui, à Ouacif. Sa disparition a été annoncée par la direction de la Culture et des Arts de Tizi-Ouzou.

À Zaknoun une enfance traversée par les épreuves

Né le 11 septembre 1945 à Zaknoun, village des Ath Bouaakache dans le Djurdjura, le futur chanteur grandit très tôt avec un manque. Il a cinq ans lorsque son père meurt. Enfant unique, il est entouré par sa mère, sa grand-mère et son oncle maternel Ahcène At Akil, qui participent à son éducation. 

La guerre d’indépendance vient éprouver cette enfance déjà fragile. À Zaknoun, les opérations de l’armée française imposent aux habitants des évacuations et des fouilles, sur fond de soupçons de soutien aux combattants de l’ALN. Cette histoire collective formera l’arrière-plan d’une œuvre attentive aux vies malmenées. En 1961, après l’école primaire, le jeune homme rejoint un Centre de formation de la jeunesse algérienne à Ouacif. Il envisage une formation professionnelle. Les derniers mois de la guerre interrompent ce projet, peu avant l’indépendance. 

Les premières chansons prennent forme à Sidi Belloua

La musique est déjà entrée dans sa vie. Adolescent, il s’essaie à la clarinette et à l’harmonica, puis acquiert une guitare. Au milieu des années 1960, la maladie lui impose un long séjour au sanatorium de Sidi Belloua, sur les hauteurs de Tizi-Ouzou. Pendant près de deux ans d’hospitalisation, il se tourne vers les mots et la composition. C’est là que prennent forme ses premières chansons, Tebghidiyi i yi bghighkem et A Rebbi sled a kehkugh. 

En 1968, il se présente à « Ichenayen u zekka », l’émission des chanteurs de demain animée par Chérif Kheddam sur la Chaîne II de la radio nationale. Tebghidiyi i yi bghighkem fait découvrir sa voix au grand public. Après les années de soins, cette première reconnaissance lui donne accès à une autre vie. La radio aura ainsi accompagné son entrée dans la chanson, bien avant de conserver les souvenirs de son parcours. 

Des compagnons de route et les premières grandes scènes

La rencontre avec Kamel Hamadi, en 1968, compte parmi les étapes décisives de ses débuts. L’auteur-compositeur lui confie plusieurs titres, dont Ethrebayed El Mahna, Y’a latif et Dounit amlahmoun. Les disques paraissent en 45 tours chez La Voix du Globe. Atmani se forge peu à peu une place dans la chanson kabyle, au contact d’artistes dont l’amitié accompagne son apprentissage. 

Installé ensuite à Blida, il multiplie les prestations dans les fêtes familiales et les galas. Autour de lui, Mohamed Belhanafi, Mohamed Benmouhoub, dit Mouhouche, Boualem Awadhi et Aït Boumehdi constituent un entourage précieux. Belhanafi l’aide notamment à accéder aux grandes scènes algéroises.

En 1971, une série de galas de « Chants kabyles », organisée pendant les fêtes de l’Aïd el-Adha, marque une nouvelle étape. El Mouggar, Ibn Khaldoun et l’Atlas affichent complet. Mouloud Habib, Dalil Omar et Medjahed Hamid figurent également à l’affiche. Pour le chanteur de Zaknoun, ces soirées consacrent les débuts d’une carrière qui s’étendra sur plusieurs décennies. 

La montagne et les deuils au cœur du répertoire

Chez Atmani, la montagne est un lieu d’inspiration autant qu’une appartenance. Cet «Adhrar » auquel il reste attaché traverse son univers. Son répertoire accueille aussi l’amour, l’usure des années, les contrariétés et les chagrins. Des titres comme Troh temziw, Mliyi, Kfan lehdor ou Si Mohand u M’hand donnent une idée de cette œuvre, qui compte plus de seize albums. 

Son engagement culturel s’affirme au tournant des années 1980. Dans le sillage du Printemps berbère, il publie en 1981 Ayarraw Imazighen. L’album comprend Lasnam, consacré aux victimes du séisme qui a ravagé El Asnam, aujourd’hui Chlef, en octobre 1980. Le drame touche directement sa communauté d’origine. Soixante-douze personnes de Zaknoun figurent parmi les morts. 

En leur dédiant une chanson, Atmani inscrit ce deuil dans son répertoire. Les disparus y trouvent une place durable, au-delà du temps des annonces et des bilans. Ce lien entre une expérience intime et les blessures de toute une communauté éclaire sa façon d’écrire. La Kabylie qu’il chante porte les traces de ceux qui l’ont habitée.

Avec Lakhdar et Nourdine une transmission en chansons

En 1985, Atmani associe ses fils Lakhdar et Nourdine, alors âgés de 14 et 13 ans, à l’album A Tamurt Imazighen. L’expérience donne une dimension familiale à son travail. Elle laisse notamment Azul ay idurar n tmurt nagh, composé à partir d’une idée d’Ali Zamoum et devenu l’un des titres emblématiques de son attachement au pays.

Ses deux fils s’éloigneront ensuite de la chanson. Cette rencontre artistique entre un père et ses enfants demeure pourtant une étape marquante de son parcours. Marié à 24 ans, père de sept enfants et grand-père, Atmani a aussi vécu cette transmission dans le cercle des siens, loin des seules scènes et des studios. 

Le départ en France et les attaches conservées

Les années 1990 bouleversent à nouveau son existence. Dans une Algérie où la violence terroriste menace notamment les artistes et les intellectuels, il prend le chemin de la France. Il partagera ensuite sa vie entre les deux pays. L’éloignement donne une résonance particulière à des chansons où le pays natal occupait déjà tant de place. Pour les auditeurs de l’émigration, elles peuvent aussi être une manière de retrouver une langue et des paysages familiers. 

La reconnaissance reçue de son vivant

Les 29 et 30 septembre 2016, la Maison de la culture Mouloud-Mammeri de Tizi-Ouzou lui consacre deux journées d’hommage. Photographies, anciens disques, articles de presse et documentaire permettent au public de revenir sur son itinéraire. Ses enfants sont présents, ainsi que des compagnons de ses débuts. La petite salle peine à accueillir tous ceux qui ont fait le déplacement.

Kamel Hamadi salue alors le travail de celui qu’il connaît depuis des décennies. Il insiste sur une qualité restée intacte malgré les succès. « Je relève avec fierté le travail, les recherches personnelles d’un homme qui garde toujours sa modestie. C’est cette qualité justement qui fait sa grandeur », déclare-t-il, selon le compte rendu publié par La Dépêche de Kabylie le 1er octobre 2016. 

En mars 2018, Tifra, dans la wilaya de Béjaïa, célèbre à son tour ses cinquante années de carrière lors du Festival du printemps porté par l’association Ithri Ivourayen. Un burnous lui est offert. Devant ces marques d’affection, le chanteur laisse entendre son émotion. « Je ne trouve pas les mots pour exprimer mes sentiments de bonheur pour toutes ces marques de reconnaissance », confie-t-il, dans des propos rapportés par le même journal le 28 mars 2018. 

Une rencontre à réécouter sur Beur FM

Le 19 mars 2023, Atmani était reçu par Mohand dans « Awal Tamazgha », sur Beur FM.

À sa famille et à ses proches revient la douleur de l’absence. Aux auditeurs restent ces chansons que l’on pourra remettre, parfois pour retrouver le pays, parfois simplement pour retrouver sa voix. Atmani avait chanté les deuils des autres. La Kabylie doit désormais apprendre à vivre le sien.