Nafas veut transformer la colère sociale en contestation politique en Tunisie !

Plusieurs centaines de Tunisiens ont manifesté, jeudi 20 août à Tunis, contre la dégradation des services publics, la vie chère et le recul des libertés. À l’origine de la mobilisation, le jeune collectif Nafas tente de rassembler au-delà des partis traditionnels. Son pari : faire des coupures d’eau, des délestages électriques et des pénuries de médicaments le socle d’une contestation politique plus large.

Publié : 14h09 par La Rédaction

Nafas
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Crédit : Nafas - Facebook

Un robinet à sec est désormais susceptible de devenir un mot d’ordre politique. Plusieurs centaines de personnes ont défilé de la place de la République ce jeudi 20 août,  au Passage, jusqu’au théâtre municipal, sur l’avenue Habib-Bourguiba. Dans le cortège, les pancartes ne dénonçaient pas seulement la concentration des pouvoirs entre les mains du président Kaïs Saïed. Elles parlaient aussi de factures, de médicaments introuvables, de hausse des prix et de quartiers régulièrement privés d’eau ou d’électricité.

« Assez d’injustice, assez d’échec », pouvait-on lire parmi les manifestants. D’autres slogans réclamaient la libération des opposants emprisonnés et reprenaient le « Dégage » de la révolution de 2011. La marche, organisée par le collectif Nafas, a ainsi placé dans une même séquence la crise sociale, l’état des libertés publiques et la responsabilité politique du chef de l’État.

Des revendications concrètes avant les étiquettes partisanes

Lancé le 17 mai 2026, Nafas — « souffle », en arabe — se présente comme un cadre citoyen, civil et pacifique, et non comme un nouveau parti politique. Sa première raison d’être était la défense de la liberté d’expression, de l’indépendance de la presse et du droit à l’information, dans un pays où le décret-loi 54 sur les infractions liées aux systèmes d’information est régulièrement dénoncé par les journalistes et les organisations de défense des droits humains.

Le collectif a depuis élargi son discours. Aux libertés publiques se sont ajoutés l’accès à l’eau, l’électricité, la santé, l’emploi et l’alimentation. Nafas cherche ainsi à toucher des citoyens peu sensibles aux rivalités entre appareils politiques, mais directement affectés par la détérioration des conditions de vie.

Lors de la manifestation, Mohamed Hawel, universitaire et membre du collectif, a résumé cette orientation en évoquant les difficultés rencontrées pour obtenir des produits aussi essentiels que l’eau ou le pain. La mobilisation a aussi attiré de jeunes enseignants et des créateurs de contenus qui, jusque-là, ne fréquentaient pas nécessairement les rassemblements de l’opposition. Selon l’Associated Press, ces influenceurs ont contribué à faire circuler l’appel auprès d’un public plus jeune.

La nouveauté de Nafas tient moins à l’invention de revendications inédites qu’à leur rapprochement. Le collectif veut faire entrer dans le même espace des opposants organisés, des indépendants, des militants associatifs et des habitants mobilisés pour des problèmes locaux. Sa marche du 20 août prolonge celle du 25 juillet, organisée cinq ans après la suspension du Parlement par Kaïs Saïed.

Une organisation encore peu structurée publiquement

Nafas ne met pas en avant de chef unique. Houssem Hammi, coordinateur de la coalition civique Soumoud, apparaît toutefois comme l’un de ses membres fondateurs et l’un de ses principaux organisateurs. Il défend la recherche d’un « minimum commun » entre des familles politiques parfois très éloignées, fondé sur la citoyenneté, les libertés et les besoins essentiels.

Des représentants de plusieurs sensibilités ont participé aux rassemblements, notamment des personnalités issues du Parti destourien libre, ainsi que des militants indépendants et d’anciens responsables publics. Leur présence ne signifie cependant pas que leurs organisations ont formellement adhéré à Nafas.

Eau et électricité : une crise mesurable

La colère exprimée à Tunis ne repose pas sur un simple ressenti. En juillet, l’Observatoire social tunisien, rattaché au Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, a recensé 1 101 mouvements de protestation dans le pays, contre 867 en juin. Parmi eux, 373 concernaient l’accès à l’eau potable et 305 les coupures d’électricité. Plus de six mobilisations sur dix étaient donc liées à ces deux services essentiels, selon les données rapportées par Webmanagercenter.

La vague de chaleur, avec des températures proches de 50 degrés dans certaines régions, a porté la demande électrique à des niveaux records. La Société tunisienne de l’électricité et du gaz, la STEG, a annoncé des délestages tournants dans plusieurs zones afin de préserver l’équilibre du réseau. Le 19 août, elle prévoyait notamment des interruptions intermittentes pouvant durer jusqu’à deux heures dans des secteurs du Grand Tunis.

Sur le terrain, certains habitants ont toutefois signalé des coupures beaucoup plus longues. La présidence elle-même a reconnu la gravité du problème : le 23 juillet, Kaïs Saïed avait convoqué les dirigeants de la STEG et de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux, la Sonede, après des interruptions dépassant vingt-quatre heures dans certaines régions. Il leur avait demandé d’informer la population en amont et de limiter l’impact des coupures sur la vie quotidienne.

La crise électrique provoque par ailleurs un effet en chaîne. Lorsque les stations de pompage ne sont plus alimentées, la distribution d’eau est à son tour perturbée. La Sonede attribue également une partie des interruptions à des défaillances du réseau et à la hausse brutale de la consommation pendant les épisodes de forte chaleur. Son directeur régional du Nord estimait en juillet que les réparations des pannes ordinaires pouvaient prendre quatre à cinq heures, selon La Presse de Tunisie.

Les pénuries de médicaments nourrissent la même défiance

Le secteur de la santé constitue un autre point de fixation. Les difficultés d’approvisionnement ne sont pas nouvelles, mais leur répétition alimente le sentiment d’un affaiblissement général des services publics. La Pharmacie centrale, qui joue un rôle majeur dans l’importation et la distribution des traitements, demeure confrontée à des problèmes de trésorerie et à l’endettement de plusieurs organismes publics.

En mars, Kaïs Saïed avait lui-même reconnu l’existence de pénuries récurrentes et les dépenses supplémentaires qu’elles imposent aux patients. Il avait ordonné des mesures urgentes et appelé à une réforme profonde du système de santé, selon un communiqué de la présidence du gouvernement.

De la crise institutionnelle à la vie quotidienne

Depuis le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed a suspendu puis dissous le Parlement, gouverné par décrets, remanié le système constitutionnel et renforcé les pouvoirs de la présidence. Il affirme que ces décisions étaient nécessaires pour combattre la corruption et mettre fin au blocage des institutions.

Ses opposants dénoncent au contraire une dérive autoritaire. Des responsables politiques, des avocats, des journalistes et des militants ont été emprisonnés ou poursuivis. Lors de la marche du 20 août, les appels à leur libération ont côtoyé les revendications sociales. Le président récuse les accusations de répression et soutient que les poursuites relèvent de l’application de la loi, rappelle Reuters.

Une réponse gouvernementale encore fragmentée

Face aux coupures, le pouvoir a surtout apporté une réponse technique et sécuritaire. Les entreprises publiques invoquent la canicule, la demande exceptionnelle et les pannes du réseau. Kaïs Saïed, de son côté, a qualifié certaines interruptions de phénomènes « anormaux » et averti que l’État ne resterait pas passif face à ceux qui chercheraient à accroître les tensions.

Au lendemain de la manifestation, aucune initiative de dialogue spécifiquement destinée à Nafas n’avait été annoncée. Le pouvoir semble ainsi traiter séparément les difficultés d’approvisionnement, les demandes de libération des détenus et les critiques portant sur les institutions. Le collectif cherche au contraire à les réunir dans un seul récit politique.

La situation économique renforce ce terrain de contestation. L’inflation s’établissait à 5,1 % en juillet 2026, tandis que le chômage atteignait 14,9 % au deuxième trimestre, selon l’Institut national de la statistique. Même lorsque l’inflation ralentit, les prix déjà élevés continuent de peser sur les ménages.