Paris honore la lutte des sans-papiers de Saint-Bernard !

Une manifestation doit relier la place de la République à l’église Saint-Bernard ce samedi 22 août. Le dimanche marquera les trente ans de l’évacuation qui avait bouleversé l’opinion publique. Une plaque commémorative sera ensuite dévoilée par la Ville de Paris, mercredi 26 août, dans le 18e arrondissement.

Publié : 13h51 par La Rédaction

eglise St-Bernard de la Chapelle
eglise St-Bernard de la Chapelle
Crédit : Own work Author- Mbzt - Wikipédia

Une porte d’église forcée à l’aube, devant les caméras. Trente ans après, les images de Saint-Bernard restent associées à l’un des épisodes les plus marquants de l’histoire contemporaine de l’immigration en France.

Le 23 août 1996, les forces de l’ordre mettaient fin à près de deux mois d’occupation de l’église Saint-Bernard-de-la-Chapelle, dans le nord de Paris. Environ 300 personnes réclamaient l’examen de leur situation et un titre de séjour. Leur évacuation brutale avait donné une visibilité nationale à une mobilisation jusque-là peu entendue.

Trois décennies plus tard, la capitale s’apprête à graver cet épisode dans l’espace public. La Ville de Paris a annoncé, vendredi 21 août, qu’une plaque serait installée face à l’église.

Une lutte commencée plusieurs mois auparavant

L’histoire de Saint-Bernard ne débute pas durant l’été 1996. Dès le 18 mars, près de 300 étrangers, principalement maliens, sénégalais et mauritaniens, investissent l’église Saint-Ambroise, dans le 11e arrondissement. Beaucoup vivent et travaillent en France depuis plusieurs années, mais ne parviennent plus à obtenir ou à renouveler leur titre de séjour.

Cette situation s’inscrit dans le contexte des lois Pasqua de 1993, qui avaient renforcé les conditions d’entrée et de séjour. Certaines familles se retrouvaient alors dans une impasse administrative : ni régularisées ni effectivement éloignées du territoire.

Après leur départ forcé de Saint-Ambroise, les manifestants passent par plusieurs lieux, dont le gymnase Japy, la Cartoucherie de Vincennes et des locaux désaffectés près de la rue Pajol. Le 28 juin, ils s’installent finalement dans l’église Saint-Bernard, avec le soutien d’associations, de syndicats, de médecins et de personnalités.

Le père Henri Coindé, curé de la paroisse, refuse de demander l’intervention de la police. Pendant l’occupation, plusieurs personnes entament une grève de la faim. La circulaire gouvernementale publiée le 9 juillet, limitée notamment à certaines familles d’enfants français, ne répond pas aux attentes du groupe. Le Musée national de l’histoire de l’immigration retrace cette succession d’événements.

Le choc du 23 août 1996

À l’aube du 23 août, le quartier est placé sous haute surveillance. Des gendarmes mobiles et des CRS prennent position autour de l’édifice. Les forces de l’ordre finissent par ouvrir l’une des portes avec des outils lourds avant de pénétrer dans l’église.

L’opération, menée sous le gouvernement d’Alain Juppé alors que Jean-Louis Debré dirige le ministère de l’Intérieur, met un terme à 52 jours d’occupation. Parmi les personnes présentes figurent des familles, des enfants, des grévistes de la faim et des militants venus leur apporter leur soutien.

Environ 220 occupants sont interpellés. Huit sont expulsés dans les jours suivants et 73 obtiennent rapidement un titre de séjour. D’autres seront régularisés ultérieurement. Le jour même, près de 10 000 personnes se rassemblent à Paris pour dénoncer l’intervention, selon le récit publié par Le Monde lors du vingtième anniversaire.

Au-delà des chiffres, Saint-Bernard modifie profondément la manière dont les étrangers en situation irrégulière apparaissent dans le débat public. Ils ne sont plus seulement représentés par des associations. Ils prennent directement la parole et s’organisent autour de porte-parole, parmi lesquels Madjiguène Cissé, disparue en 2023, et Ababacar Diop.

Le terme « sans-papiers » s’impose alors dans le langage politique et médiatique. Dans les mois qui suivent, des collectifs se constituent dans plusieurs villes. En 1997, la circulaire Chevènement ouvre un réexamen plus large des dossiers. Environ 80 000 personnes obtiennent un titre de séjour, sans qu’une procédure générale et automatique de régularisation soit instaurée.

Une manifestation samedi au départ de République

Pour le trentième anniversaire, les collectifs de sans-papiers, la Marche des Solidarités et de nombreuses organisations associatives, syndicales et politiques appellent à manifester samedi 22 août. Le rendez-vous est fixé à 15 heures, place de la République, à Paris.

La Coordination 75 des sans-papiers, le Collectif des jeunes du parc de Belleville, le Gisti, la Cimade, RESF et plusieurs organisations de défense des étrangers figurent parmi les soutiens annoncés. Les organisateurs réclament notamment la régularisation des personnes sans titre de séjour, l’égalité des droits et une meilleure protection des jeunes isolés.

Leur appel reprend un mot d’ordre devenu emblématique : « Nous ne sommes pas dangereux, nous sommes en danger ». Le détail de la mobilisation est publié par la Marche des Solidarités et ses organisations partenaires.

La marche a été programmée la veille du dimanche 23 août, date exacte de l’évacuation. Elle doit faire de ce week-end un temps de mémoire, mais aussi de revendication. La participation de collectifs de jeunes migrants montre que cet héritage dépasse désormais la génération qui avait vécu les événements de 1996.

Une plaque dévoilée rue Saint-Luc

La commémoration institutionnelle se déroulera mercredi 26 août, à partir de 10 h 45, devant le 5-6, rue Saint-Luc, dans le 18e arrondissement. Le dévoilement de la plaque est annoncé pour 11 h 30.

Emmanuel Grégoire, maire de Paris, Éric Lejoindre, maire du 18e arrondissement, et Koundenecoun Diallo, porte-parole de la Coordination 75 des sans-papiers, doivent notamment prendre la parole. Plusieurs adjoints parisiens chargés de la mémoire, de l’hébergement d’urgence, des réfugiés et de l’égalité républicaine sont également annoncés.

La municipalité entend rendre hommage « aux femmes et aux hommes victimes de cette expulsion forcée », mais aussi aux citoyens mobilisés à leurs côtés. Le programme officiel de la cérémonie rappelle également la mobilisation organisée le 26 août 1996, trois jours après l’intervention policière.