Mohamed Benchicou, le journal en partage et les livres en héritage !

Mohamed Benchicou s’est éteint le 24 septembre 2026, à 74 ans. Cofondateur du Matin, romancier et poète, il laisse une œuvre traversée par la mémoire. Et, au détour de ses pages, une tendresse à redécouvrir.

Publié : 27 septembre 2026 à 23h06 par La Rédaction

Mohamed Benchicou
Crédit : D.R

Un journal commence parfois avec presque rien, sauf la volonté de le faire exister. À l’été 1991, Mohamed Benchicou prépare avec ses confrères les premières éditions d’essai du Matin. « On manquait de tout », se souvient le journaliste Hassane Zerrouky dans son hommage. Pendant plusieurs jours, la rédaction travaille sur des numéros à blanc. Avant les lecteurs, avant la première vente, il y a ce travail collectif auquel Benchicou donne une direction. 

De Miliana aux rédactions d’Alger

Miliana est le premier lieu de son histoire. Il y voit le jour le 1er juillet 1952, premier de sept enfants. En 1962, à dix ans, il rejoint Alger. Sa formation le mène au lycée El Idrissi, puis à l’université d’Alger, où il étudie l’économie.

Son avenir se dessinera dans les journaux. Les rédactions de La République, à Oran, et d’El Moudjahid jalonnent son parcours, avant les entreprises de presse auxquelles son nom restera attaché. À la fin des années 1980, lorsque le paysage médiatique algérien commence à s’ouvrir, il participe à la création du Mouvement des journalistes algériens et à la remise en route d’Alger Républicain. 

D’un titre à l’autre se précise une vocation qui dépasse la signature d’un article. Il prend sa part dans l’organisation du métier, rassemble des équipes, contribue à faire paraître des journaux. Son histoire est aussi celle de ce travail souvent invisible qui rend possible la rencontre entre une rédaction et son public.

Le Matin, une aventure à plusieurs voix

En 1991, il quitte Alger Républicain et cofonde Le Matin, notamment avec Saïd Mekbel. Il en prend la direction. Le premier numéro paraît le 19 septembre, sur vingt-quatre pages. Une nouvelle voix s’installe dans la presse francophone algérienne. 

Hassane Zerrouky garde de leur compagnonnage le souvenir d’un directeur attentif aux photographies de une, mais aussi des plaisanteries échangées après le bouclage. « Mohamed était une véritable boite à idées », écrit-il. Quelques mots qui restituent une présence, une énergie, le plaisir de chercher encore ce que pourrait devenir le journal. 

La reconnaissance de son engagement dépassera les frontières algériennes. En 2006, PEN America lui décerne le prix PEN/Barbara Goldsmith pour la liberté d’écrire. Cette distinction inscrit son nom parmi ceux des écrivains et journalistes que l’organisation honore pour leur attachement à l’expression libre. 

Des livres pour recueillir les vies

L’écriture de Mohamed  Benchicou prend aussi le temps du roman. Elle accueille des générations, des filiations, des souvenirs que l’actualité quotidienne ne peut contenir. Deux ouvrages permettent notamment de mesurer cette attention à la transmission.

Dans Le Mensonge de Dieu, publié chez Michalon en 2011, l’histoire se déploie à travers plusieurs générations. Un carnet retrouvé par des petits-enfants devient le lien avec les épreuves, les aspirations et les combats de leurs aînés. Le roman fait ainsi de la mémoire une affaire de famille autant qu’une question collective. Ce qui a été vécu continue d’interroger ceux qui viennent après. 

Avec La Parfumeuse, paru chez Riveneuve en 2012, il s’attache à Émilie Busquant, la compagne française de Messali Hadj. Cette biographie romancée remet au centre du récit une femme longtemps éclipsée par la notoriété du dirigeant indépendantiste. L’histoire de leur rencontre permet aussi d’approcher les liens entre des existences françaises et algériennes.

La confidence du poète

Sa bibliographie comprend également Je pardonnerai, un recueil de poèmes. La lecture de Requête à ma mère, écrit en mars 2006, donne accès à une parole plus intime. Il y évoque ses doutes, l’enfant demeuré en lui, le besoin d’un apaisement que la figure maternelle semble seule pouvoir offrir. 

Le texte touche par cette vulnérabilité consentie. Celui qui a dirigé un quotidien et porté tant de projets accepte ici de demander du réconfort. La mère représente un refuge, mais aussi un regard devant lequel les certitudes et les vanités peuvent tomber. C’est une autre manière de rencontrer l’écrivain, dans une confidence qui laisse toute sa place à la fragilité.

Auprès des siens, à Alger

Mohamed Benchicou est mort après une longue maladie. Samedi 26 septembre 2026, un recueillement s’est tenu à la Maison de la presse Tahar-Djaout, avant son inhumation au cimetière de Garidi, à Kouba, dans la capitale algérienne. Il y repose auprès de ses parents, conformément à sa volonté. 

À sa famille, à ses proches, à ses compagnons de rédaction revient désormais le souvenir d’une présence. Aux lecteurs restent les articles, les romans et les poèmes, avec leurs accents différents, leur manière de retenir un visage ou de rappeler une histoire.

Pour cet adieu, deux vers de Requête à ma mère peuvent suffire. Ils disent, avec une simplicité désarmante, ce que la plume savait aussi demander à la vie : « Enlève-moi la force de haïr Et redonne-moi la faiblesse d’aimer. »