Lamine Merbah, la caméra d’une Algérie debout, s’est éteinte !

Figure majeure du cinéma algérien, Mohamed-Lamine Merbah est mort vendredi 24 juillet 2026 à Alger, des suites d’une longue maladie. Né le 28 juillet 1946, le réalisateur des Déracinés s’est éteint à quatre jours de son 80e anniversaire. Il laisse une œuvre traversée par l’histoire, la mémoire nationale et les blessures silencieuses de la société algérienne.

Publié : 22h30 par La Rédaction

Lamine Merbah
Crédit : Lamine Merbah - NassimuS - Wikipedia

Il filmait l’Algérie comme on veille sur une mémoire menacée : avec gravité, patience et fidélité. Chez Lamine Merbah, une caméra n’était jamais un simple instrument. Elle était une conscience. Une manière de regarder les humiliés sans les réduire à leurs blessures, de raconter l’histoire sans l’enfermer dans les livres et de rendre aux visages anonymes la place que les récits officiels leur refusent parfois.

Hier, le cinéma algérien a perdu l’un de ses bâtisseurs. Mais il a surtout perdu un regard. Celui d’un homme qui aura consacré plus d’un demi-siècle à traduire les secousses de son pays en images, en personnages et en silences.

Une vocation née avec le cinéma de l’Algérie indépendante

Mohamed-Lamine Merbah voit le jour le 28 juillet 1946 à Tighennif, dans la région de Mascara. Son enfance et sa formation le conduisent ensuite à Ksar Chellala, dans la wilaya de Tiaret, puis au lycée Bencheneb de Médéa.

À peine l’Algérie indépendante commence-t-elle à construire ses institutions culturelles que le jeune homme choisit déjà son langage : celui des images. Entre 1964 et 1967, il intègre l’Institut national du cinéma. Cette école, fondée dans l’effervescence des premières années de souveraineté, devait former une génération capable de raconter le pays par elle-même, loin des représentations héritées de la colonisation.

En 1968, Lamine Merbah part en Pologne pour effectuer un stage au sein de la télévision nationale. Il y découvre d’autres méthodes de réalisation et une culture audiovisuelle où la mise en scène dialogue étroitement avec les réalités politiques et sociales.

Cette formation technique ne lui suffit pas. Soucieux de mieux comprendre les sociétés qu’il veut filmer, il poursuit des études à l’université d’Alger et obtient, en 1973, une licence en sociologie. Ce double apprentissage, celui du cadre et celui des hommes, donnera à son cinéma sa singularité. Lamine Merbah ne se contente pas de raconter une histoire. Il en observe les rapports de force, les fractures et les conséquences sur les destins individuels.

Filmer la dépossession pour restituer la dignité

Son nom restera à jamais lié à Beni Hendel, connu en français sous le titre Les Déracinés. Sorti en 1977, ce drame historique raconte la dépossession de paysans des montagnes de l’Ouarsenis et l’exode forcé qui en découle.

À travers le sort de la tribu des Beni Hendel, Lamine Merbah expose les rouages de la spoliation coloniale. Il montre comment la terre, bien davantage qu’un simple bien matériel, constitue une mémoire, une filiation et une part essentielle de l’identité. Lorsqu’elle est arrachée, ce ne sont pas seulement des familles qui sont déplacées. C’est tout un monde qui vacille.

Porté notamment par Hassan El-Hassani, Keltoum, Mohamed Sissani, Othmane Ariouat et Hadj Smaine, le film refuse les raccourcis. Le réalisateur ne transforme pas l’histoire en leçon figée. Il l’incarne dans des regards, des gestes et des corps soumis à la violence d’un système.

La musique d’Ahmed Malek accompagne cette tragédie avec une retenue qui en renforce la puissance. Numérisé plusieurs décennies plus tard, Les Déracinés demeure l’une des œuvres emblématiques du cinéma algérien consacré à la colonisation et à ses profondes conséquences sociales.

Mais Lamine Merbah n’était pas l’homme d’un seul film. Avant Les Déracinés, il avait déjà signé Les Spoliateurs en 1972. Là encore, la question de l’injustice traverse le récit. Son cinéma ne cherche ni l’évasion facile ni le spectacle gratuit. Il intervient dans le réel. Il le questionne. Il en révèle les mécanismes cachés.

Des écrans aux pages de « M’Quidèche »

À partir du début des années 1970, Lamine Merbah mène plusieurs vies professionnelles en parallèle. Il travaille pour la Radiodiffusion-télévision algérienne tout en collaborant avec la Société nationale d’édition et de diffusion, la SNED.

Son talent de scénariste s’exprime également dans les pages de M’Quidèche, revue devenue mythique pour plusieurs générations de jeunes Algériens. Directeur de la publication entre 1969 et 1974, il contribue à structurer les récits et à donner à la bande dessinée algérienne ses premiers repères narratifs.

Cette expérience révèle une autre dimension de son parcours. Lamine Merbah ne sépare jamais les arts. Cinéma, télévision, documentaire ou bande dessinée participent, à ses yeux, du même devoir : donner forme à l’imaginaire national.

Il appartient à cette génération convaincue que l’indépendance politique devait être accompagnée d’une souveraineté culturelle. Il fallait que l’Algérie produise ses propres histoires, façonne ses propres personnages et apprenne à se regarder avec ses propres yeux.

Un réalisateur attentif aux battements de son époque

Sa filmographie témoigne d’une activité soutenue et d’une curiosité constante. Après Al Mountassar en 1969, il réalise notamment La Mission et Yades en 1971, Les MédaillésChaâbiaLes Révoltés, puis Conversation et Du fond du cœur.

En 1992, il signe Radhia, autre titre important de son parcours. Ses œuvres avancent sur plusieurs territoires, mais conservent un même fil : l’attention portée aux bouleversements de la société algérienne.

Lamine Merbah filme les êtres pris dans les engrenages de l’histoire, de l’administration, de la pauvreté ou des transformations sociales. Il ne les observe jamais de haut. Ses personnages ne sont ni des symboles désincarnés ni de simples prétextes idéologiques. Ils existent avec leurs faiblesses, leurs contradictions et leur dignité.

Son cinéma sait que les grands événements historiques s’écrivent aussi dans les maisons modestes, les villages oubliés, les bureaux anonymes et les existences que personne ne pense à filmer.

À l’ENPA, bâtir aussi pour les autres

En 1988, Lamine Merbah est nommé à la tête de l’Entreprise nationale de production audiovisuelle. Il en assure la direction générale jusqu’en 1995, durant une période particulièrement complexe pour l’Algérie et pour son secteur culturel.

À ce poste, il ne se contente pas d’administrer une institution. Il accompagne des projets, défend la production nationale et contribue à ouvrir des chemins à d’autres réalisateurs. Plusieurs cinéastes, parmi lesquels Rachid Bouchareb, Belkacem Hadjadj ou encore Bouberass, bénéficient alors du soutien de l’entreprise.

Cette part de son héritage est moins visible qu’un générique de film, mais elle est essentielle. Lamine Merbah fut aussi un passeur. Un homme qui comprenait qu’une cinématographie ne repose pas seulement sur quelques grandes signatures, mais sur des équipes, des techniciens, des producteurs, des auteurs et des institutions capables de protéger la création.

À travers ses responsabilités, il participe à la construction d’un espace audiovisuel national, au moment même où celui-ci doit affronter les difficultés économiques, les tensions politiques et l’effondrement progressif de certains circuits de production.

La maladie, l’éloignement et le retour à la caméra

En 1995, la maladie l’oblige à interrompre sa trajectoire. Pendant plusieurs années, Lamine Merbah reste éloigné des plateaux. Pour un homme qui avait fait de l’image son mode d’existence, cette longue immobilité aurait pu constituer un point final.

Elle ne fut qu’une parenthèse.

En 2002, il reprend la caméra pour réaliser Le Miroir brisé. Le titre semble alors porter quelque chose de son propre combat. Revenir après l’épreuve, c’est accepter de se confronter à une société transformée, à de nouveaux publics et à de nouvelles manières de produire.

L’année suivante, il fonde sa société Amine Intaj. Libéré du seul cadre des institutions publiques, il poursuit son travail dans le cinéma, le documentaire et la fiction télévisée.

Il réalise ensuite La Disparue en 2005, puis Darna Lakdima — Notre ancienne maison — en 2008. Dans cette dernière œuvre, il retrouve l’un de ses thèmes les plus profonds : la maison comme espace de mémoire, de transmission et de confrontation entre les générations.

Le cinéaste démontre alors qu’il n’a rien perdu de son écoute. Malgré les années et la maladie, il continue de saisir les pulsations de l’Algérie, ses nostalgies, ses contradictions et les transformations de ses familles.

Le documentaire comme devoir de mémoire

Lamine Merbah a également consacré une part importante de son œuvre au documentaire. Il filme le désert, la steppe, les paysages, les infrastructures, le patrimoine militaire et les richesses touristiques de l’Algérie.

Cette diversité ne relève pas de la dispersion. Elle exprime une même volonté : conserver des traces.

Avec L’Afrique, des ténèbres à la lumière, réalisé en 2009, il élargit son regard au continent africain et à ses luttes d’émancipation. En 2011, L’Imam Ibn Youcef Es-Snoussi témoigne de son intérêt pour l’histoire intellectuelle et spirituelle de l’Algérie.

Chez lui, documenter ne signifie pas seulement enregistrer. Il s’agit de transmettre, de relier le présent aux générations passées et d’empêcher l’oubli d’effacer les lieux, les figures et les combats qui ont façonné le pays. Ses documentaires prolongent ainsi son travail de fiction. Dans les deux cas, la caméra devient une archive vivante.

L’hommage du monde culturel algérien

L’annonce de sa disparition a suscité une profonde émotion dans les milieux artistiques. Réalisateurs, acteurs, dessinateurs et responsables culturels ont salué la mémoire d’un homme qui aura accompagné plusieurs générations.

La ministre de la Culture et des Arts en Algérie, Malika Bendouda, a rendu hommage à une carrière « riche et exceptionnelle, au cours de laquelle il a fondé une véritable identité cinématographique algérienne ». « Le paysage cinématographique et télévisuel algérien perd avec lui une figure éminente qui, pendant des décennies, a enrichi le cinéma national et documenté l’identité algérienne », a également souligné le ministère.

Le communiqué officiel salue enfin un artiste parti en « laissant derrière lui un héritage artistique abondant et des œuvres immortelles qui resteront gravées dans la mémoire des générations ».

Les hommes disparaissent, les images demeurent

Fils de Moulay Merbah, figure du mouvement national algérien, marié et père de trois enfants, Lamine Merbah portait en lui une histoire familiale intimement liée à celle du pays. Il choisit de prolonger cet héritage non par les discours, mais par les images.

Il laisse des films, des feuilletons et des documentaires. Il laisse aussi des cinéastes qu’il a soutenus, des professionnels qu’il a accompagnés et des spectateurs à qui il a appris que le cinéma pouvait être autre chose qu’un divertissement.

Il pouvait être une fenêtre ouverte sur le passé. Un miroir tendu au présent. Une résistance contre l’effacement. Lamine Merbah s’est éteint à quelques jours de son 80e anniversaire. Sa caméra, elle, n’a pas fini de tourner dans la mémoire collective.

Lorsque les générations futures chercheront à comprendre ce que furent la dépossession, l’exil intérieur, les espérances de l’indépendance ou les bouleversements de la société algérienne, elles retrouveront ses images.

Et dans la lumière tremblante d’un écran, elles entendront encore battre le cœur d’un homme qui avait fait du cinéma une patrie.