Disparition de Hamid Tahri, un demi-siècle à raconter l’Algérie !

Le journaliste et écrivain Hamid Tahri est décédé vendredi 21 août 2026, en début de soirée, à l’hôpital Mustapha-Pacha d’Alger. Âgé de 76 ans, il y était soigné depuis près d’un mois après un grave accident vasculaire cérébral. Ancien d’El Moudjahid et cofondateur d’El Watan, il laisse derrière lui plus d’un demi-siècle de journalisme, des livres et une galerie de portraits devenue une part précieuse de la mémoire algérienne.

Publié : 12h43 par La Rédaction

Hamid Tahri
Crédit : Hamid Tahri - El Watan

Il avait choisi les mots pour empêcher les visages de disparaître. Pendant plus de cinquante ans, Hamid Tahri a raconté l’Algérie à hauteur d’homme, avec une attention particulière pour celles et ceux que l’Histoire finit parfois par reléguer dans ses marges. Sa disparition, à 76 ans, emporte une plume exigeante, un témoin de plusieurs époques de la presse nationale et un passeur infatigable de récits.

Un mois d’hospitalisation après un grave AVC

La nouvelle a été annoncée vendredi soir par la rédaction d’El Watan. Le journaliste est mort à l’hôpital Mustapha-Pacha, où il avait été admis près d’un mois plus tôt à la suite d’un sévère accident vasculaire cérébral.

Dans son communiqué, le quotidien évoque avec une « immense douleur » la perte de son « frère et collègue ». Une formule simple, mais lourde du lien qui unissait Hamid Tahri à ce journal qu’il avait contribué à faire naître et auquel son nom restera attaché.

L’annonce a rapidement traversé les rédactions algériennes. Plusieurs titres ont salué un confrère respecté, une figure de la presse écrite et un auteur dont les textes avaient accompagné des générations de lecteurs. L’Algérie Aujourd’hui résume l’émotion en ces termes : « C’est tout simplement une icône, un monument de la presse qui s’en va. »

De la sociologie au journalisme

Hamid Tahri ne s’était pas initialement formé dans une école de presse. Il avait étudié la sociologie. Cette discipline, attentive aux groupes humains, aux trajectoires individuelles et aux mouvements de la société, n’a pourtant jamais été très éloignée de la manière dont il allait exercer son métier.

En 1974, il entre dans le journalisme professionnel et rejoint le quotidien public El Moudjahid. Il y effectue une longue partie de sa carrière. Il apprend le terrain, la précision du compte rendu, l’endurance des journées de bouclage et la responsabilité que porte chaque ligne imprimée.

Cette première vie professionnelle lui donne une solide maîtrise du reportage, de l’éditorial et du portrait. Elle forge aussi une méthode : écouter longuement, vérifier, restituer sans écraser la personne rencontrée sous la voix du journaliste.

El Watan, l’aventure fondatrice de 1990

En 1990, l’Algérie connaît une profonde transformation de son paysage médiatique. Hamid Tahri fait alors partie du groupe de journalistes qui quittent El Moudjahid pour lancer El Watan. Le premier numéro du quotidien paraît le 8 octobre 1990, dans le sillage des réformes politiques et de l’ouverture du secteur de la presse.

Vingt journalistes sont réunis dans cette aventure. Ils ne fondent pas seulement un nouveau titre. Ils participent à l’émergence d’une presse indépendante qui entend élargir le débat public, interroger le pouvoir et offrir un autre espace au reportage, à l’enquête et au commentaire.

Hamid Tahri accompagne cette histoire dans la durée. Il y apporte sa culture, son sens du récit et une conception rigoureuse du métier. Dans un pays bientôt confronté à la violence des années 1990, écrire et publier deviennent parfois des actes de courage. Lui poursuit son travail avec constance, sans posture, en gardant le lecteur comme premier destinataire.

Le portrait comme devoir de mémoire

S’il savait commenter l’actualité, Hamid Tahri avait fait du portrait l’une de ses signatures les plus reconnaissables. Il a consacré près d’une centaine de textes à des moudjahidine et des moudjahidate, mais aussi à des universitaires, des artistes, des sportifs et des responsables politiques.

Sous sa plume, le portrait n’était ni une fiche biographique ni un exercice de célébration automatique. Il cherchait le détail qui révèle un caractère, la confidence qui éclaire un engagement, l’épisode discret qui raconte une époque. Il redonnait une voix aux témoins et un visage aux noms retenus par l’Histoire.

Une grande partie de ce travail a été réunie en 2017 dans Portraits, itinéraires peu communs, publié par Casbah Éditions. L’ouvrage rassemble près de 90 portraits parus dans El Watan au cours des deux décennies précédentes.

On y croise des figures de la lutte de libération, de la culture, du sport et de la vie publique. Cette galerie dit beaucoup de l’auteur : sa curiosité n’établissait aucune hiérarchie entre les destins dès lors qu’une vie pouvait éclairer la société algérienne.

Le communiqué d’El Watan salue un homme de « talent et rigueur », un « travailleur infatigable ». Il révèle aussi un aspect moins connu de sa personnalité : Hamid Tahri avait un « don caché pour la caricature ». Derrière le journaliste grave et méthodique vivait donc également un observateur capable de saisir une silhouette ou une situation en quelques traits.

Des livres pour prolonger les voix

Son travail ne s’arrêtait pas aux colonnes du journal. Hamid Tahri a également transformé plusieurs rencontres en livres, prolongeant ainsi son patient travail de transmission.

En 2013, il publie Sid Ahmed Serri, le chant du rossignol, une biographie de 330 pages consacrée à l’un des maîtres de la musique andalouse algérienne. L’ouvrage, édité par Quipos, ne se contente pas de suivre une carrière artistique. Il conserve la mémoire d’un répertoire, d’une école et d’une tradition musicale portée par des femmes et des hommes.

Un an auparavant, il avait collaboré avec le journaliste Mouloud Ben Mohamed au livre de Brahim Chergui, Au cœur de la Bataille d’Alger : la grève des huit jours et l’arrestation de Larbi Ben M’hidiParu aux éditions Dahlab en 2012, ce témoignage s’inscrit lui aussi dans une même volonté : recueillir la parole des acteurs avant que le temps ne l’efface.

Une curiosité restée intacte

L’âge n’avait pas réduit son appétit pour l’actualité. Les archives récentes de sa signature dans El Watan montrent un journaliste toujours en mouvement, capable de passer de la Palestine au football, d’un ancien combattant à un artiste, d’un sujet de mémoire à une chronique sur la Coupe du monde 2026.

Cette diversité n’était pas une dispersion. Elle procédait d’une même curiosité pour les passions collectives et pour ce qu’elles racontent d’un peuple. Le football pouvait devenir une porte d’entrée vers la politique, la musique un chemin vers l’identité, et le destin d’un ancien moudjahid une manière de questionner le présent.

Ses écrits ne cherchaient pas l’effet facile. Ils portaient une voix, un regard et une culture. Ils rappelaient surtout qu’un journaliste peut être à la fois chroniqueur du temps immédiat et artisan de la mémoire longue.