Plus de 40 000 migrants arrivés à Ceuta, 27 morts !

Jusqu’à 40 000 migrants auraient rejoint Ceuta en vingt-quatre heures, selon une première estimation du ministère espagnol de l’Intérieur. Face à cet afflux, Madrid a déployé des renforts policiers et militaires, tandis que la crise alimente les tensions entre plusieurs pays européens.

Publié : 13h39 par La Rédaction

Embarcation de fortune
Crédit : Pixabay - DEZALB

Des milliers de personnes arrivées du Maroc ont gagné la ville espagnole Ceuta située sur le continent africain, certaines par voie terrestre, d’autres à la nage en contournant la digue frontalière du Tarajal. L’ampleur du mouvement a rapidement dépassé les capacités d’accueil et de sécurité de l’enclave.

Les premières données publiées vendredi 31 juillet font état de plus de 40 000 entrées irrégulières. Une estimation attribuée au ministère espagnol de l’Intérieur a même avancé le chiffre de 49 000 passages en vingt-quatre heures. Cette donnée, diffusée par le Département espagnol de la sécurité nationale, a ensuite été retirée de son site sans explication immédiate. Elle doit donc être considérée comme provisoire.

Un afflux équivalent à près de la moitié de la population locale

Ceuta compte environ 83 600 habitants. Si l’estimation haute se confirme, le nombre de personnes entrées dans la ville représenterait près de 60 % de sa population habituelle. Même le chiffre plus prudent de 40 000 arrivées correspond à une augmentation proche de 50 % en quelques heures.

La majorité des arrivants seraient de jeunes hommes et des adolescents marocains. Des femmes, des enfants et des ressortissants originaires d’Afrique subsaharienne ont également été observés parmi les personnes ayant tenté le passage.

Les franchissements se sont poursuivis pendant la nuit de jeudi à vendredi, malgré le renforcement progressif des forces marocaines aux abords de la frontière. « Il y a eu un flux constant de personnes toute la nuit », a rapporté une source policière. Les passages auraient été moins nombreux durant les heures nocturnes, sans toutefois s’interrompre totalement.

Sur le versant marocain, plusieurs milliers de candidats au départ ont encore convergé vers Fnideq, ville voisine de Ceuta. Des véhicules incendiés et des traces d’affrontements étaient visibles près de la frontière, où les autorités marocaines ont notamment déployé des canons à eau.

Le bilan humain porté à 27 morts

La crise a également provoqué un lourd bilan humain. À la mi-journée du vendredi 31 juillet, les forces de sécurité espagnoles avaient retrouvé 27 corps. La plupart des victimes seraient mortes noyées en tentant de contourner à la nage la digue du Tarajal, qui marque une partie de la frontière entre Ceuta et le Maroc.

Les recherches se poursuivent dans les eaux proches du littoral. Deux équipes spécialisées de la Garde civile, composées de huit plongeurs, ont été envoyées sur place afin de participer aux opérations de récupération et de secours. Le nombre de victimes pourrait donc encore évoluer.

Des milliers de nouveaux arrivants ont passé la nuit dans les rues, sur les plages ou dans les espaces publics. Les structures d’hébergement de l’enclave, déjà sous pression avant cette arrivée massive, ne pouvaient absorber un tel nombre de personnes.

Le quotidien espagnol El País rapporte que certains migrants ont commencé à repartir volontairement vers le Maroc, expliquant n’avoir trouvé « nulle part où dormir » ni de quoi se nourrir. 

Des forces de sécurité rapidement dépassées

Le dispositif présent au moment des premiers passages massifs fait l’objet de critiques. Selon des représentants de la Garde civile cités dans la presse espagnole, une quarantaine de gardes civils et une quinzaine de policiers nationaux seulement auraient été mobilisés pendant une partie de la crise.

David Gómez, représentant à Ceuta de l’association professionnelle Jucil, estime que les effectifs estivaux étaient « trois à quatre fois inférieurs à ce qui serait nécessaire pour faire face à une telle situation ». « Nous sommes débordés à tous les niveaux », a-t-il déclaré. Il a également dénoncé l’état de certains équipements maritimes : « Certains ont des voies d’eau ou d’autres avaries qui entravent notre travail. »

L’association unifiée des gardes civils a, elle aussi, affirmé que les agents présents n’étaient pas suffisamment nombreux pour surveiller l’ensemble de la clôture et contenir les passages.

Madrid envoie des militaires, des policiers et des plongeurs

Face à l’urgence, le gouvernement espagnol a envoyé plusieurs centaines de policiers, de gardes civils et de militaires supplémentaires. Des embarcations, des drones et des équipes de plongeurs ont également été mobilisés.

Le ministère de l’Intérieur espagnol a notamment annoncé l’envoi de plusieurs dizaines d’agents, de huit plongeurs, d’un bateau et de moyens aériens de surveillance. L’armée a été chargée d’assister les forces de sécurité, d’encadrer les déplacements et de soutenir l’organisation humanitaire.

Sur le terrain, des patrouilleurs marocains et espagnols ont commencé à coopérer pour secourir les personnes encore présentes dans l’eau et empêcher de nouveaux départs. La situation semblait progressivement se stabiliser vendredi en fin de matinée, tandis que des milliers de personnes regagnaient le Maroc.

Les gouvernements espagnol et marocain ont également annoncé leur intention de mettre en place « des mesures pour le transfert » vers le Maroc, « dès que possible, de toutes les personnes qui sont entrées illégalement à Ceuta ».

Pedro Sánchez dénonce une atteinte au territoire espagnol

Le premier ministre espagnol Pedro Sánchez s’est rendu vendredi 31 juillet à Ceuta avec son ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska. Le chef du gouvernement a d’abord rencontré les forces de sécurité au poste-frontière du Tarajal. Il a ensuite participé à une réunion avec le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas, le délégué du gouvernement, les responsables de la Police nationale et de la Garde civile, ainsi que des représentants de la Croix-Rouge et du centre d’accueil local.

Pedro Sánchez a qualifié les événements d’« attaque » et de « violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne ». Le roi Felipe VI s’est, de son côté, entretenu par téléphone avec le premier ministre et le président de Ceuta afin de suivre l’évolution de la situation.

Madrid invoque une décision de la Cour suprême

L’origine précise de cette arrivée massive reste discutée. Le gouvernement espagnol estime que des réseaux ont exploité une récente décision de la Cour suprême concernant les personnes interceptées en mer aux abords de Ceuta et de Melilla.

Cette décision limite le recours aux procédures immédiates de « rejet à la frontière » pour les personnes atteignant les enclaves par voie maritime. Madrid considère que cette évolution juridique a pu être présentée, notamment par des passeurs, comme la garantie qu’une personne arrivée à la nage ne serait pas immédiatement renvoyée.

Le gouvernement espagnol conteste en revanche tout lien direct avec son programme de régularisation de plusieurs centaines de milliers d’étrangers déjà présents dans le pays. Ce dispositif exige notamment de pouvoir justifier d’une résidence en Espagne antérieure au 1er janvier 2026. Les personnes arrivées à Ceuta ces derniers jours ne peuvent donc pas automatiquement en bénéficier.

Une crise diplomatique entre l’Espagne et l’Italie

L’afflux migratoire a rapidement dépassé les frontières espagnoles. La présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, a déclaré que son pays était prêt à adopter des mesures exceptionnelles, allant jusqu’à une suspension de l’application des règles de Schengen avec l’Espagne.

Son ministre des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a également défendu cette option. Selon lui, les images de Ceuta démontreraient que la politique espagnole de régularisation est « profondément erronée » et qu’elle encouragerait le trafic de personnes.

Madrid a vivement rejeté cette analyse. Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a jugé le message de son homologue « inapproprié » de la part «d’un pays partenaire et ami dont nous attendons une solidarité européenne et non une démagogie partisane ». L’ambassadeur d’Italie à Madrid a été convoqué afin que le gouvernement espagnol lui fasse part officiellement de sa protestation.

La France renforce ses contrôles à la frontière espagnole

La France a également réagi. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a annoncé le renforcement des contrôles le long de la frontière franco-espagnole et l’activation de la Force Frontière d’intervention rapide.

« Face à la situation constatée dans l’enclave de Ceuta, j’ai, dès hier soir, donné des instructions pour renforcer sans attendre les contrôles à la frontière espagnole. Par ailleurs, j’active la Force Frontière d’intervention rapide pour des contrôles en profondeur », a-t-il déclaré.

Cette unité rassemble des policiers, des gendarmes, des douaniers et, lorsque cela est nécessaire, des militaires engagés dans l’opération Sentinelle. Laurent Nuñez a précisé qu’il poursuivait ses échanges avec son homologue espagnol. « Nous avons un contrôle à la frontière franco-espagnole, il existe, d’ailleurs il a été renforcé ces derniers mois », a-t-il rappelé.

Le ministre a ajouté : « On prendra évidemment des mesures s’il y a des mouvements vers le territoire national. En tout cas, on renforcera évidemment le contrôle à la frontière. »

Plusieurs responsables européens réclament des mesures contre Madrid

La ministre finlandaise de l’Intérieur, Mari Rantanen, a soutenu la proposition italienne. Elle estime que « l’Espagne a totalement échoué à protéger la frontière extérieure de l’espace Schengen contre les intrusions ». « Cela ne peut pas continuer ainsi. Tous les pays européens doivent soutenir la proposition de Meloni. Les pays qui ne remplissent pas leur obligation de protéger la frontière extérieure ne peuvent pas être membres de Schengen », a-t-elle écrit.

En France, Jordan Bardella a parlé d’une « submersion sans précédent »« Ceuta, c’est l’avenir de l’Europe si nous n’en finissons pas avec la naïveté migratoire », a affirmé le président du Rassemblement national, avant d’appeler l’Union européenne à suspendre l’Espagne de l’espace Schengen.

Le président des Républicains, Bruno Retailleau, a pour sa part demandé la suspension de « la libre circulation des personnes » avec l’Espagne. Il souhaite également que les contrôles soient rétablis et que certains visas européens soient limités au seul pays qui les délivre.