Plus diplômés et moins dans l’entre-soi, les immigrés à rebours des clichés !
Et si les chiffres racontaient une autre histoire de l’immigration en France ? Plus diplômés, moins dans l’entre-soi, davantage de couples mixtes… TeO2 bouscule plusieurs idées reçues, sans masquer la persistance des discriminations.
Publié : 12h19 par La Rédaction
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Six cent seize pages peuvent parfois se retrouver résumées à un seul chiffre. C’est précisément le risque qui accompagne la publication de Trajectoires et Origines 2 – Diversité des populations et inégalités sociales en France, vaste ouvrage collectif dirigé par Cris Beauchemin, Mathieu Ichou et Patrick Simon et publié le 21 mai 2026 aux Éditions de l’Ined. Fruit d’une enquête menée avec l’Insee, TeO2 repose sur plus de 27 000 répondants et 28 chapitres consacrés aussi bien à l’école qu’à l’emploi, au logement, aux discriminations, à la famille, aux langues, à la religion ou à la participation politique.
Son intérêt est précisément là. TeO2 ne se contente pas de compter les immigrés. Elle observe les trajectoires, les couples, les amitiés, les identités, les parcours professionnels et les expériences de racisme. Autrement dit, elle cherche à comprendre ce que l’origine migratoire change encore, ou non, dans la vie sociale en France.
Les nouveaux immigrés sont de plus en plus diplômés
Autre résultat qui passe facilement au second plan : le profil scolaire des personnes qui immigrent en France a profondément évolué. Parmi les immigrés arrivés après 16 ans, 29 % de ceux venus avant 1989 avaient atteint l’enseignement supérieur avant leur arrivée. La proportion atteint 35 % pour les arrivées entre 1989 et 1998, 42 % entre 1999 et 2008 et 53 % pour celles intervenues depuis 2009. Plus encore, dans l’échantillon étudié, environ un tiers des immigrés possède un diplôme de niveau bac +3 ou supérieur, contre environ un quart de la population majoritaire.
Les chercheurs mettent aussi en évidence un puissant phénomène de sélection migratoire. Parmi les personnes ayant immigré après 16 ans, 73 % étaient plus instruites que les personnes de même âge et de même sexe restées dans leur pays d’origine. Ce taux grimpe à 85 % pour les immigrés venus d’Afrique subsaharienne.
L’entre-soi communautaire à l’épreuve des chiffres
L’un des résultats les plus saisissants de TeO2 concerne les relations amicales. Les chercheurs ont demandé aux participants si tous ou presque tous leurs amis étaient de la même origine qu’eux. C’est le cas de 11 % des immigrés et de 21 % des descendants de deux parents immigrés. Dans la population majoritaire, la proportion atteint 59 %.
Les couples racontent eux aussi une France mélangée
Cette mixité ne s’arrête pas aux amitiés. Elle traverse les familles. Parmi les immigrés vivant en couple étudiés par TeO2, 39 % ont un conjoint d’une autre origine et 29 % un conjoint sans ascendance migratoire. À la deuxième génération, 59 % des descendants d’immigrés vivant en couple ont un partenaire d’une autre origine. Chez les descendants eux-mêmes issus d’un couple mixte, 90 % vivent avec une personne n’ayant pas l’origine du parent immigré.
Au fil des générations, cette mécanique transforme les généalogies. Près d’un enfant d’immigré sur deux a déjà un parent non immigré. Chez les petits-enfants, neuf sur dix ont au moins deux grands-parents non immigrés.
Une personne sur trois est immigrée, enfant ou petite-enfant d’immigré
Parmi les 18-59 ans vivant en France métropolitaine, 13 % sont immigrés, 11 % sont enfants d’immigrés et 10 % petits-enfants d’au moins un immigré. Ces trois catégories représentent donc environ un tiers de la population étudiée.
Cela ne signifie pas qu’un tiers est immigré : la majorité de cet ensemble est composée de personnes nées en France, enfants ou petits-enfants d’immigrés. Chez ces derniers, 95 % ont d’ailleurs au moins un grand-parent non immigré, signe du mélange croissant des ascendances au fil des générations.
L’identification à la France progresse fortement
Même dynamique lorsqu’il est question d’appartenance. Lorsque les chercheurs demandent aux participants de quelles origines ils se considèrent, seuls 15 % des immigrés citent uniquement la France et 17 % associent la France à un autre pays.
Mais dès la deuxième génération, la situation change rapidement. Parmi les enfants de deux immigrés, 39 % répondent « France » uniquement et 33 % associent la France à une autre origine. Chez les enfants d’un seul parent immigré, 58 % citent uniquement la France. Cette proportion atteint 75 % chez les petits-enfants d’immigrés, contre 78 % dans la population majoritaire.
Un autre indicateur utilisé dans l’ouvrage aboutit au même constat : 71 % des immigrés interrogés déclarent se sentir français, contre 94 % des descendants de deux parents immigrés et 98 % des descendants issus d’un couple mixte. La proportion s’établit à 97 % dans la population sans ascendance migratoire.
Une intégration réelle qui ne produit pas automatiquement l’égalité
C’est ici que TeO2 devient beaucoup plus inconfortable pour le débat public. Car si les indicateurs d’intégration sont nombreux, les inégalités ne disparaissent pas au même rythme. À âge, niveau de diplôme et autres caractéristiques comparables, les personnes originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne présentent encore un risque de chômage supérieur à celui de la population majoritaire. Chez les hommes, ce désavantage persiste à la deuxième génération. Pour les descendants d’immigrés d’Afrique subsaharienne, il est même plus important que pour la première génération dans le modèle présenté par les chercheurs.
Le territoire contribue également aux écarts. Parmi la population majoritaire, 6 % des personnes étudiées vivent dans les 20 % de quartiers comprenant la plus forte concentration d’immigrés non européens. La proportion atteint 36 % parmi les personnes originaires du Maghreb et 51 % pour celles originaires d’Afrique subsaharienne. Concernant les quartiers affichant les plus forts taux de chômage, les proportions sont respectivement de 10 %, 31 % et 33 %.
Naître en France ne met pas fin aux discriminations
La deuxième génération offre même un paradoxe central de l’enquête : elle se rapproche fortement de la population majoritaire dans ses pratiques, ses diplômes ou son sentiment d’appartenance, tout en continuant à subir des traitements inégalitaires.
Dans TeO2, 14 % de la population majoritaire déclare avoir connu une discrimination ou un traitement inégalitaire au cours des cinq années précédentes. Ce taux atteint 35 % chez les descendants d’immigrés du Maghreb et 41 % chez ceux originaires d’Afrique subsaharienne. Les descendants de personnes originaires des Outre-mer sont eux aussi particulièrement concernés.
Sur un champ légèrement différent, limité aux 18-49 ans et permettant la comparaison avec la première enquête, l’Insee constate que la proportion de personnes déclarant une discrimination est passée de 14 % en 2008-2009 à 18 % en 2019-2020.
Sur la religion, gare à un autre raccourci
TeO2 apporte également des éléments qui méritent davantage de prudence que les débats opposant mécaniquement immigration et « fondamentalisme ». Le dossier ne conclut pas à une disparition de la religion chez les populations immigrées et ne fournit pas un indicateur global de « fondamentalisme ». Il souligne en revanche que la progression continue du sécularisme demeure le phénomène dominant du paysage religieux français, parallèlement au recul du catholicisme, à la diversification du protestantisme et à l’émergence de l’islam comme deuxième religion du pays.
Surtout, l’analyse des valeurs empêche les généralisations par confession. Les attitudes envers l’homosexualité, l’avortement ou l’égalité entre les femmes et les hommes ne sont pas présentées comme propres à une religion donnée. Elles sont davantage liées à différents profils et degrés de pratique présents à l’intérieur de chacune des grandes religions.
Une France plus mélangée, des inégalités qui résistent
Au fil de ses 616 pages, TeO2 dessine une France bien éloignée des représentations simplistes. Les générations se mélangent, le français s’impose largement, l’identification à la France progresse et les descendants d’immigrés atteignent souvent des niveaux de diplôme comparables à ceux de la population majoritaire.
Mais cette convergence ne garantit pas l’égalité. Pour les personnes originaires notamment du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, les écarts persistent dans l’accès à l’emploi et au logement, tandis que les discriminations demeurent fortement déclarées jusque chez les générations nées en France.
C’est tout le paradoxe révélé par TeO2 : l’intégration avance plus vite que l’égalité. La société se mélange, mais l’origine continue encore, pour certains, de peser sur les trajectoires.
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