Chanee, une vie consacrée aux gibbons et aux forêts d’Indonésie !

Invité des Z’informés sur Beur FM, Chanee, de son vrai nom Aurélien Brulé, est revenu sur près de trente ans de combat en Indonésie. Fondateur de l’association Kalaweit, il agit aujourd’hui pour sauver les animaux victimes du trafic, mais aussi les dernières poches de forêt menacées par la déforestation.

Publié : 19h21 par La Rédaction

 Aurélien Brulé
Crédit : D.R

Il avait 18 ans lorsqu’il a quitté la France pour l’Indonésie. À l’époque, Aurélien Brulé, devenu Chanee, portait déjà une idée fixe : défendre les gibbons. Près de trente ans plus tard, ce rêve d’adolescent est devenu une mission de terrain. À Bornéo, Sumatra et Siberut, son association Kalaweit protège des animaux sauvages, travaille avec les populations locales et tente de préserver des forêts tropicales encore debout.

Créée en 1997, Kalaweit s’est d’abord fait connaître par l’accueil d’animaux arrachés à leur milieu naturel. Gibbons, siamangs, ours ou encore crocodiles : pendant plus de vingt ans, l’association a recueilli des animaux saisis dans des trafics ou victimes de conflits avec les humains. Aujourd’hui, plus de 300 animaux restent pris en charge dans ses centres.

Des animaux brisés par le trafic et la déforestation

Dans l’entretien, Chanee décrit avec gravité l’état dans lequel arrivaient les gibbons confiés à Kalaweit. Blessures, malnutrition, stress, maladie : les séquelles étaient souvent nombreuses. Mais selon lui, la blessure la plus profonde était souvent invisible. « Donc oui, c’est des animaux qui sont en piteux état, mais surtout psychologiquement parlant », explique-t-il.

Le fondateur de Kalaweit rappelle que les gibbons, comme les autres grands singes, ont besoin d’un long apprentissage auprès de leurs parents. Dans la nature, ces années passées en famille leur permettent d’apprendre à se déplacer, se nourrir, communiquer et survivre dans la canopée. Lorsqu’ils sont capturés très jeunes, ce lien est rompu brutalement.

Le trafic est directement lié à la destruction de leur habitat. Les animaux sont souvent capturés lorsque la forêt est coupée. Pour arracher un jeune gibbon à sa mère, les adultes sont tués. Le bébé est ensuite vendu comme animal de compagnie, parfois comme simple signe extérieur de richesse.

Chanee le dit sans détour : « Pour capturer un bébé gibbon, on doit tuer les parents. »

Des animaux sauvages transformés en objets de prestige

Interrogé sur les acheteurs, Chanee évoque surtout une clientèle locale aisée. Posséder un animal sauvage peut être perçu comme une marque de statut social. Mais ce caprice se transforme vite en impasse. À l’âge adulte, ces animaux deviennent difficiles, voire dangereux, à garder dans une maison.

Le phénomène ne concerne pas seulement les gibbons. Des oursons peuvent eux aussi être vendus comme animaux de compagnie. Dans certains cas, des ouvriers présents sur des zones de déforestation capturent les petits après l’abattage des arbres et la mort des adultes. La revente devient alors un revenu supplémentaire.

Derrière ces pratiques, Chanee décrit une violence ordinaire. Il se souvient notamment d’un adulte capturé dans une zone où la déforestation était très active. L’animal avait été attaché au sol par des ouvriers, puis traîné derrière une mobylette. « En tout cas c’est ce genre de scène qui peut arriver », confie-t-il.

Pourquoi Kalaweit n’accueille plus de nouveaux animaux

Depuis plusieurs années, Kalaweit a changé de cap. L’association continue de prendre soin des animaux déjà présents, mais elle n’accueille plus de nouveaux pensionnaires. Ce choix peut surprendre. Pour Chanee, il s’est imposé avec l’expérience.

Son objectif initial était clair : ouvrir les cages et offrir une seconde chance aux animaux victimes du trafic. Mais la réalité s’est révélée beaucoup plus complexe. Beaucoup d’animaux ne peuvent pas être relâchés. Certains ont été trop longtemps en contact avec l’humain. D’autres sont malades, handicapés ou incapables de retrouver les réflexes nécessaires à la vie sauvage.

Même lorsque les installations sont vastes et adaptées, la captivité reste une captivité. Cette limite a profondément marqué Chanee. Il explique avoir ressenti une frustration croissante en voyant que sauver un animal après sa capture ne suffisait pas toujours à lui rendre sa liberté. « Une volière, une cage, ça reste de la captivité, et c’est pas satisfaisant », résume-t-il.

Le tournant : protéger la forêt avant qu’elle ne disparaisse

Ce constat a poussé Kalaweit à modifier sa stratégie. Plutôt que d’intervenir uniquement après les dégâts, l’association cherche désormais à agir en amont. Son objectif : protéger les animaux tant qu’ils vivent encore libres, dans leur habitat naturel.

La bascule s’est faite progressivement. En apprenant à mieux comprendre l’administration indonésienne, le cadastre et les règles d’occupation des sols, Chanee a compris que les acteurs de la déforestation obtenaient des droits leur permettant de transformer la forêt. Il s’est alors posé une question simple : pourquoi ne pas utiliser les mêmes mécanismes, mais pour protéger ?

L’idée est devenue une méthode. Kalaweit identifie des parcelles menacées, cherche des fonds, échange avec les propriétaires et travaille avec les villages. L’association sécurise ensuite ces terrains afin d’empêcher la chasse et la coupe des arbres, tout en maintenant l’accès des habitants à leurs terres pour leurs usages traditionnels.

Des réserves menacées par l’huile de palme, le charbon et le nickel

À Bornéo, Sumatra et Siberut, les pressions sont multiples. Les forêts indonésiennes sont menacées par l’expansion des plantations de palmiers à huile, l’exploitation du bois, mais aussi par les mines de charbon, d’or ou de nickel. Face à ces industries, Kalaweit défend une approche pragmatique : acheter ou sécuriser des parcelles avant qu’elles ne soient cédées aux compagnies.

Chanee raconte qu’une scène vue depuis les airs l’a particulièrement marqué. En paramoteur, au-dessus d’une immense plantation de palmiers à huile, il aperçoit une minuscule parcelle de forêt encore intacte. Intrigué, il se rend sur place. Le propriétaire, un homme âgé, lui explique qu’il refuse de vendre son terrain à la compagnie voisine.

Ce moment lui ouvre une voie. Si une parcelle peut être sauvée, d’autres peuvent l’être aussi. « Et là je me suis dit, mais c’est réplicable du coup », raconte-t-il.

Grand Dulan et Siberut, deux projets majeurs

Aujourd’hui, Kalaweit protège déjà plus de 3 000 hectares de forêt. L’association porte aussi deux projets importants : Grand Dulan, à Bornéo, et Salaibaga, sur l’île de Siberut, dans l’archipel des Mentawaï.

À Bornéo, l’enjeu est urgent. Certaines poches de forêt sont encerclées par les plantations et les concessions minières. Elles abritent pourtant des gibbons, des orangs-outans, des panthères nébuleuses et de nombreuses autres espèces. Pour Chanee, chaque hectare préservé compte.

À Siberut, la situation est différente, mais tout aussi sensible. L’île abrite des communautés traditionnelles, souvent désignées comme les « hommes fleurs », ainsi qu’une biodiversité très particulière. Le cadastre pourrait évoluer et ouvrir la voie, à moyen terme, à des monocultures comme celle du palmier à huile. Kalaweit veut donc agir avant que la menace ne devienne irréversible.

Un combat mené avec les villages

L’association ne se contente pas de poser des limites sur une carte. Elle travaille avec les populations locales, les chefs de village et les autorités. Les habitants restent liés à leurs terres. Ils peuvent continuer certaines activités traditionnelles, mais acceptent de ne pas couper les arbres et de ne pas chasser dans les zones protégées.

Cette méthode permet aussi de créer des emplois. Des habitants sont recrutés comme gardes forestiers. Les patrouilles se font au sol, parfois à cheval, mais aussi depuis les airs, notamment grâce à des hydravions. Cette surveillance permet de détecter rapidement les intrusions et de protéger les réserves.

Chanee vit ce combat au quotidien, avec sa famille. Ses enfants ont grandi dans cet environnement, au contact des animaux, de la forêt et des équipes de Kalaweit. Son fils aîné, aujourd’hui âgé de 23 ans, réalise des vidéos suivies sur les réseaux sociaux et se forme aussi au pilotage d’hydravion pour participer aux patrouilles.

Le rêve d’un enfant devenu une vie entière

À la fin de l’entretien, Chanee adresse un message aux jeunes auditeurs et à tous ceux qui portent un rêve. Il se souvient d’une professeure qui, lorsqu’il était au collège, lui avait conseillé de « redescendre sur terre », estimant qu’on ne pouvait pas vivre en sauvant des singes. Lui n’a jamais renoncé. Il dit être aujourd’hui exactement là où il voulait être lorsqu’il avait 12 ans : dans la forêt, auprès des animaux.

Mais son message n’est pas celui de l’improvisation. Il insiste sur la patience, la préparation et la constance. « Les rêves, pour les réaliser, il faut les construire et tout faire pour qu’ils deviennent réalité », affirme-t-il.

Avec Kalaweit, Chanee a transformé une passion d’enfant en engagement de terrain. Son parcours raconte une urgence, celle de la forêt indonésienne. Mais il raconte aussi une méthode : agir concrètement, hectare après hectare, avant que les cages ne deviennent la seule issue pour les animaux sauvages.