Ségolène Royal met en garde contre une rupture durable entre Paris et Alger !

La visite de travail de Ségolène Royal en Algérie s’est achevée et la présidente de l’Association France-Algérie dit avoir constaté une Algérie « transformée », tout en appelant Paris à reprendre l’initiative, sur l’économie comme sur la mémoire. Un déplacement marqué aussi par sa visite au journaliste français Christophe Gleizes et par l’annonce de son transfert près de la capitale algérienne.

Publié : 16h26 par La Rédaction

Ségolène Royal et Abdelmadjid Tebboune
Crédit : Consulat Nanterre Algérie

Au terme de cette mission, Ségolène Royal dresse un constat qu’elle martèle. Elle dit avoir vu un pays en mouvement, loin des images figées. « A l'occasion de ma visite, j'ai pu rencontrer des entreprises, des start-up, des jeunes en formation dans de grandes écoles, et me rendre compte, en effet, de l'évolution de l'Algérie, qui n'est plus la même que celle d'il y a dix ans, lorsque je suis venue précédemment en tant que ministre de l'Environnement en 2016 », affirme-t-elle.

Invitée par la Chambre algérienne de commerce et d’industrie et la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française, elle qualifie la visite de « fructueuse » et de « réussie ». Avec une idée centrale : l’intérêt commun à reconstruire une relation économique stable, alors que les échanges ont été, selon ses mots, « quasiment suspendues depuis deux ans ».

Cette visite s’inscrit dans un cadre précis : Ségolène Royal n’était pas en mission officielle pour l’Élysée. Elle s’est rendue en Algérie à titre personnel, en sa qualité de présidente de l’Association France-Algérie, et à l’invitation des chambres de commerce algériennes et algéro-françaises, revendiquant une démarche indépendante destinée à renouer le dialogue.

Message direct à Paris et appel à « se bouger »

Le ton est offensif. Ségolène Royal estime que la France doit regarder la réalité en face. « c'est à la France de se rendre compte que les choses avancent en Algérie. Et que si elle veut continuer à être dans ce partenariat, il faut qu'elle se bouge ». Et elle prévient : « l'Algérie ne va pas attendre la France puisqu'elle a diversifié ses partenariats ».

Dans le même esprit, elle dit espérer « chacun prenne conscience de ses responsabilités et puisse avancer dans la bonne direction ». Elle assure avoir ressenti, côté algérien, une volonté de maintenir les relations économiques, en citant l’organisation patronale algérienne et les responsables consulaires et économiques rencontrés.

Une relance par l’économie, le Medef en ligne de mire

Ségolène Royal annonce qu’elle compte faire remonter ses conclusions à Emmanuel Macron. Elle veut « l'inciter à agir et à faire les premiers gestes envers l'Algérie ». Elle dit aussi vouloir solliciter le patronat français pour une visite sur place et une reprise des contacts. Elle avance que « le président du CREA, Kamel Moula, est disposé à le recevoir pour renouer les contacts après deux ans de rupture ».

Elle souhaite également une méthode plus large, au-delà des annonces. « l'inventaire de tous les partenariats existants entre les deux pays, afin d'examiner ceux qui commencent à être ralentis et ceux qui n'ont pas pu se nouer ». Et elle fixe une condition politique de fond : « Une fois que la question de la reconnaissance et de la mise à plat mémorielle sera traitée - ce qui peut intervenir rapidement dans un esprit d'humilité et de célérité- on tourne la page et on construit de nouveaux partenariats ».

Mémoire, restitutions et essais nucléaires, une exigence de reconnaissance

Sur le terrain mémoriel, Ségolène Royal demande un geste clair de la France. « Ce serait tellement simple que la France fasse un geste de reconnaissance qui se traduirait formellement par la restitution des biens culturels, des archives, du canon d'Alger, des dépouilles qui se trouvent encore au Musée de l'Homme, afin qu'elles soient correctement inhumées, et, bien sûr, par l'ouverture du dossier des essais nucléaires dans le Sahara ».

Elle dit voir des signaux récents qui vont dans ce sens. Elle cite le vote d’une loi sur la restitution de biens culturels et un amendement parlementaire sur les essais nucléaires. « C'est la première fois qu'un amendement parlementaire donne un délai de six mois au gouvernement pour communiquer toutes les informations sur les conséquences des essais nucléaires, parce qu'il subsiste encore des problèmes de santé publique. Je crois donc que les choses vont avancer ».

Et elle insiste sur la responsabilité historique : « C'est à la France de faire le premier pas, parce que c'est la France qui a été la puissance coloniale. Les autres puissances coloniales l'ont fait, d'autres pays l'ont fait, pourquoi pas nous ? Il faut le faire, c'est simple ».

Christophe Gleizes, un signal au cœur de la visite

La séquence la plus sensible de ce déplacement reste sa visite au journaliste français Christophe Gleizes, détenu et condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme». Ségolène Royal salue l’autorisation obtenue. « La visite à Christophe Gleizes est vraiment l'aboutissement d'une visite réussie, et c'est important comme signal ».

Elle affirme avoir « obtenu » son transfert à la prison de Koléa à proximité d’Alger. « Il était très heureux de recevoir ma visite » et d'être transféré car « cela va le rapprocher (de sa famille) et faciliter les visites ». Elle remercie les autorités algériennes et parle d’un « geste humanitaire ». Elle décrit un détenu « aussi serein que possible ». « Il lit beaucoup, notamment des ouvrages sur l'Algérie, fait du sport. » et « n'a aucune acrimonie ni ressentiment ». Elle ajoute qu’il ne veut « ni instrumentalisé ni surmédiatisé ». Elle dit avoir « appuyé » la demande de grâce de sa famille lors d’un entretien avec le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

Une relation en crise, et la crainte de perdre du terrain

Ségolène Royal ne cache pas la gravité du contexte. Elle évoque une relation abîmée et des tensions durables. « Il n'y a plus d'ambassadeurs, un agent consulaire algérien est incarcéré (en France, ndlr) et il y a eu une émission de France 2 (Complément d'enquête, ndlr) qui est vraiment une injure grave à l'Algérie et au président algérien », dit-elle.

Elle appelle à revenir au terrain du dialogue. Elle résume l’esprit de sa visite : « dialoguer, écouter, observer ». Elle constate que « tout (soit) rompu », y compris sur les volets « économiques », « diplomatiques » et « consulaires ». Et elle insiste sur un geste attendu : « faire un geste de réconciliation et de reconnaissance ». « Il est évident que nous devons cette réconciliation aux jeunes générations, des deux côtés (de la) rive », ajoute-t-elle.

Sur le plan économique, elle s’alarme d’un décrochage. « Tous les pays sont là pour investir dans ce pays, sauf la France. C’est quand même extravagant ». Elle va plus loin, accusant une partie de la classe politique française d’aveuglement. « Beaucoup de responsables français, parce qu'ils exploitent politiquement cette fracture, ne veulent pas comprendre que l'Algérie a beaucoup évolué ». Et elle lâche une phrase dure : « Je ne pense pas que ce soit rentable aujourd'hui de s'occuper de l'Algérie ».

Elle met enfin en garde contre une perte d’influence. Elle redoute que la France soit «remplacée» par d’autres puissances et estime qu’«un jour, il sera trop tard».

OQTF et visite du ministre de l’Intérieur, Royal rejette la logique des conditions

Ségolène Royal évoque aussi le sujet des reconduites et dit en avoir parlé avec le président algérien. «Je lui ai dit: "Pour les OQTF, est-ce qu'on peut faire davantage?". Il a dit: "Que monsieur Nuñez vienne comme il l'avait dit"». Elle critique la stratégie des préalables : « Il faut y aller, mais c'est évident que quand on pose des conditions, c'est qu'on ne veut pas y aller ».

Un bilan assumé, un pari politique risqué

Cette visite, désormais terminée, laisse une ligne claire : Ségolène Royal se pose en relanceuse d’un dialogue gelé. Elle plaide pour des gestes concrets, à la fois économiques et mémoriels. Et elle revendique un résultat précis, le transfert de Christophe Gleizes, qu’elle présente comme un signal majeur dans une période de défiance entre Alger et Paris.