Akila
08/04/2007, 15h17
Avant de me coucher, hier, très tard, j’ai remis la main sur ‘Don Quichotte’ et les ‘Enquêtes’ de Jorge Luis Borges pour me distraire des livres qui me prennent la tête. J’y trouve tant de plaisir que je ne peux m’empêcher de partager avec vous les quelques pages suivantes.
http://www.georgeglazer.com/prints/genre/quichotte.JPG
Ici, nous dit Cervantes, l’auteur original des aventures de don Quichotte fait une peinture détaillée de la maison de son hôte, don Diego. Il brosse dans cette description tout ce que contient la maison d’un riche fermier de l’époque. Mais Ahmed a trouvé bon de passer ces trop nombreux détails sous silence, pour aller droit au but au lieu de ces froides digressions qui fatigueront certainement les lecteurs du forum du Café de la Culture. Gardez donc à l’esprit, qu’il a ici et là édité le texte intégral paru dans le livre de poche. Il n’aura peut-être pas la liberté de se rendre au bout de ce service mais il fera de son mieux pour garder l’intention intacte. Bonne lecture.
Pendant que don Quichotte faisait sa toilette, don Lorenzo, le fils de don Diego, avait demandé à son père :
« Que faut-il penser, monsieur, de ce gentilhomme que vous avez ramener à la maison ? Son nom, sa figure, et ce que vous dites qu’il est chevalier errant, nous ont jetés, ma mère et moi, dans une grande surprise.
– Je n’en sais vraiment rien, mon fils, répliqua don Diego. Tout ce que je puis dire, c’est que je l’ai vu faire des choses dignes du plus grand fou du monde, et tenir des propos si raisonnables qu’ils effaçaient ses actions. Mais parle-lui toi-même, tâte le pouls à sa science, et, puisque tu es spirituel, juge de son esprit ou de sa sottise le plus convenablement possible, bien qu’à vrai dire, je le tienne plutôt pour fou que pour sage. »
Don Lorenzo alla donc entretenir don Quichotte, qui entre autres choses lui dit : « Don Diego de Miranda, votre père, m’a fait part de votre rare talent, et de la subtilité de votre esprit; et surtout il m’a dit que vous étiez un grand poète.
– Poète, c’est possible, répondit don Lorenzo ; mais grand, pas même en pensée. Ce qui est vrai, c’est que j’ai beaucoup de goût pour la poésie et pour la lecture des bons poètes, mais cela ne suffit pas pour mériter cet épithète.de grand que me donne mon père.
– Cette modestie me plaît, car il n’y a guère de poète qui ne soit orgueilleux et ne se regarde comme le premier poète du monde.
– Il n’y a pas non plus de règle sans exception, reprit don Lorenzo, et peut-être trouverait-on des poètes qui le seraient sans s’en douter.
– En bien petit nombre, répondit don Quichotte ; mais dites-moi, je vous prie, quels sont les vers que vous avez maintenant sur le métier, et qui vous tiennent, à ce que m’a dit votre père, un peu soucieux et préoccupé. Si c’est quelque glose, par hasard, je m’entends assez bien en fait de gloses, et je serais enchanté de les voir. S’il s’agit d’une joute littéraire, que Votre tâchez d’avoir le second prix ; car le premier se donne toujours à la faveur ou à la qualité de la personne, tandis que le second ne s’obtient que par stricte justice, de manière que le troisième devient le second, et que le premier, à ce compte, n’est plus que le troisième, à la façon des licences qui se donnent dans les universités. Bref, c’est toujours un grand personnage qui est le premier. »
« Jusqu’à présent, se dit tout bas don Lorenzo, je ne puis vous prendre pour fou ; mais continuons. » Et il dit tout haut :
« Il me semble bien, monsieur, que vous ayez fréquenté les grandes écoles ; quelles sciences avez-vous étudiées ?
– Celle de la chevalerie errante, répondit don Quichotte, qui est aussi haute que celle de la poésie, et qui la passe même d’au moins deux doigts.
– Je ne sais quelle est cette science, répliqua don Lorenzo, et jusqu’à présent je n’en avais pas entendu parler.
– C’est une science, repartit don Quichotte, qui renferme en elle toutes les sciences du monde. En effet, celui qui la professe doit être jurisconsulte et connaître les lois de la justice distributive et commutative, pour rendre à chacun ce qui lui appartient. Il doit être théologien, pour savoir donner clairement raison de la foi chrétienne qu’il professe, en quelque part qu’elle lui soit demandée. Il doit être médecin, et surtout herboriste, pour connaître, au milieu des déserts et des lieux inhabités, les herbes qui ont la vertu de guérir les blessures, car le chevalier errant ne doit pas chercher à tout bout de champ quelqu’un pour le panser. Il doit être astronome, pour connaître par les étoiles combien d’heures de la nuit sont passées, sous quel climat, en quelle partie du monde il se trouve. Il doit savoir les mathématiques, car à chaque pas il se retrouvera dans la nécessité d’y recourir. Mettant à part les vertus théologales et cardinales qu’il a le devoir de pratiquer, et pour passer à de plus petits détails, disons qu’il doit savoir nager, ferrer un cheval, mettre la selle et la bride ; et, pour en revenir à mon début: garder sa foi envers Dieu et envers sa dame ; il doit être chaste dans les pensées, décent dans les paroles, libéral dans les œuvres, vaillant dans les actions, patient dans les peines, charitable avec les nécessiteux, et finalement, demeurer le ferme champion de la vérité, dût-il, pour la défendre, exposer et perdre la vie. De toutes ces grandes et petites qualités se compose un bon chevalier errant ; voyez maintenant, seigneur don Lorenzo, qu’il ne s’agit pas là d’une science de morveux celle qu’apprend le chevalier qui l’étudie pour en faire sa profession, et qu’au contraire, elle peut être comparée, aux plus huppés que l’on enseigne dans les gymnases et les écoles !
http://www.georgeglazer.com/prints/genre/quichotte.JPG
Ici, nous dit Cervantes, l’auteur original des aventures de don Quichotte fait une peinture détaillée de la maison de son hôte, don Diego. Il brosse dans cette description tout ce que contient la maison d’un riche fermier de l’époque. Mais Ahmed a trouvé bon de passer ces trop nombreux détails sous silence, pour aller droit au but au lieu de ces froides digressions qui fatigueront certainement les lecteurs du forum du Café de la Culture. Gardez donc à l’esprit, qu’il a ici et là édité le texte intégral paru dans le livre de poche. Il n’aura peut-être pas la liberté de se rendre au bout de ce service mais il fera de son mieux pour garder l’intention intacte. Bonne lecture.
Pendant que don Quichotte faisait sa toilette, don Lorenzo, le fils de don Diego, avait demandé à son père :
« Que faut-il penser, monsieur, de ce gentilhomme que vous avez ramener à la maison ? Son nom, sa figure, et ce que vous dites qu’il est chevalier errant, nous ont jetés, ma mère et moi, dans une grande surprise.
– Je n’en sais vraiment rien, mon fils, répliqua don Diego. Tout ce que je puis dire, c’est que je l’ai vu faire des choses dignes du plus grand fou du monde, et tenir des propos si raisonnables qu’ils effaçaient ses actions. Mais parle-lui toi-même, tâte le pouls à sa science, et, puisque tu es spirituel, juge de son esprit ou de sa sottise le plus convenablement possible, bien qu’à vrai dire, je le tienne plutôt pour fou que pour sage. »
Don Lorenzo alla donc entretenir don Quichotte, qui entre autres choses lui dit : « Don Diego de Miranda, votre père, m’a fait part de votre rare talent, et de la subtilité de votre esprit; et surtout il m’a dit que vous étiez un grand poète.
– Poète, c’est possible, répondit don Lorenzo ; mais grand, pas même en pensée. Ce qui est vrai, c’est que j’ai beaucoup de goût pour la poésie et pour la lecture des bons poètes, mais cela ne suffit pas pour mériter cet épithète.de grand que me donne mon père.
– Cette modestie me plaît, car il n’y a guère de poète qui ne soit orgueilleux et ne se regarde comme le premier poète du monde.
– Il n’y a pas non plus de règle sans exception, reprit don Lorenzo, et peut-être trouverait-on des poètes qui le seraient sans s’en douter.
– En bien petit nombre, répondit don Quichotte ; mais dites-moi, je vous prie, quels sont les vers que vous avez maintenant sur le métier, et qui vous tiennent, à ce que m’a dit votre père, un peu soucieux et préoccupé. Si c’est quelque glose, par hasard, je m’entends assez bien en fait de gloses, et je serais enchanté de les voir. S’il s’agit d’une joute littéraire, que Votre tâchez d’avoir le second prix ; car le premier se donne toujours à la faveur ou à la qualité de la personne, tandis que le second ne s’obtient que par stricte justice, de manière que le troisième devient le second, et que le premier, à ce compte, n’est plus que le troisième, à la façon des licences qui se donnent dans les universités. Bref, c’est toujours un grand personnage qui est le premier. »
« Jusqu’à présent, se dit tout bas don Lorenzo, je ne puis vous prendre pour fou ; mais continuons. » Et il dit tout haut :
« Il me semble bien, monsieur, que vous ayez fréquenté les grandes écoles ; quelles sciences avez-vous étudiées ?
– Celle de la chevalerie errante, répondit don Quichotte, qui est aussi haute que celle de la poésie, et qui la passe même d’au moins deux doigts.
– Je ne sais quelle est cette science, répliqua don Lorenzo, et jusqu’à présent je n’en avais pas entendu parler.
– C’est une science, repartit don Quichotte, qui renferme en elle toutes les sciences du monde. En effet, celui qui la professe doit être jurisconsulte et connaître les lois de la justice distributive et commutative, pour rendre à chacun ce qui lui appartient. Il doit être théologien, pour savoir donner clairement raison de la foi chrétienne qu’il professe, en quelque part qu’elle lui soit demandée. Il doit être médecin, et surtout herboriste, pour connaître, au milieu des déserts et des lieux inhabités, les herbes qui ont la vertu de guérir les blessures, car le chevalier errant ne doit pas chercher à tout bout de champ quelqu’un pour le panser. Il doit être astronome, pour connaître par les étoiles combien d’heures de la nuit sont passées, sous quel climat, en quelle partie du monde il se trouve. Il doit savoir les mathématiques, car à chaque pas il se retrouvera dans la nécessité d’y recourir. Mettant à part les vertus théologales et cardinales qu’il a le devoir de pratiquer, et pour passer à de plus petits détails, disons qu’il doit savoir nager, ferrer un cheval, mettre la selle et la bride ; et, pour en revenir à mon début: garder sa foi envers Dieu et envers sa dame ; il doit être chaste dans les pensées, décent dans les paroles, libéral dans les œuvres, vaillant dans les actions, patient dans les peines, charitable avec les nécessiteux, et finalement, demeurer le ferme champion de la vérité, dût-il, pour la défendre, exposer et perdre la vie. De toutes ces grandes et petites qualités se compose un bon chevalier errant ; voyez maintenant, seigneur don Lorenzo, qu’il ne s’agit pas là d’une science de morveux celle qu’apprend le chevalier qui l’étudie pour en faire sa profession, et qu’au contraire, elle peut être comparée, aux plus huppés que l’on enseigne dans les gymnases et les écoles !